
Téhéran cherche une porte de sortie face à une crise potentielle avec les États-Unis, tandis qu’Israël privilégie les options préemptives pour garantir sa sécurité.
L’annonce du président américain Donald Trump, aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, de son intention d’engager des pourparlers avec l’Iran a attiré l’attention du monde entier. De nombreux analystes y ont vu une démarche pragmatique, soulignant qu’« en homme d’affaires », Trump préférait la négociation à l’action militaire. Le fait que cette annonce intervienne immédiatement après une rencontre avec Netanyahu lui donnait une portée supplémentaire.
De son côté, l’Iran, conscient de l’évolution des rapports de force après le 7 octobre, a réajusté sa politique en anticipant une frappe israélienne. Le contraste marqué entre le discours du défunt président iranien Ebrahim Raïssi et celui du nouveau président Massoud Pezeshkian reflète clairement ce changement. L’accession de Pezeshkian au pouvoir, malgré le veto que lui avait précédemment opposé le Conseil des gardiens lors des dernières élections législatives, ainsi que le bref retour en politique de Mohammad Javad Zarif, figure clé de l’accord nucléaire de 2015, soulignent le repositionnement stratégique de Téhéran face à des menaces croissantes.
Même lorsque le chef du Hamas, Ismaïl Haniyeh, a été tué en plein Téhéran, l’Iran s’est abstenu de réagir. Dans ses déclarations à l’ONU, Pezeshkian a expressément souligné que son pays ne voulait ni guerre ni conflit. De fait, l’Iran n’a entrepris aucune action significative avant la mort du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah. L’élimination de l’ensemble de l’équipe dirigeante du Hezbollah et la mort de Nasrallah l’ont contraint à agir, mais sa riposte est restée très maîtrisée. Par ces attaques, l’Iran a certes signifié à Israël que ses missiles pouvaient atteindre son territoire et lui « infliger des souffrances » en cas d’escalade, mais cette réponse semble insuffisante du point de vue israélien. Tout au long de ce processus, quels que soient les événements, Israël a répondu à chaque initiative iranienne de désescalade par une nouvelle attaque ; il n’a pas laissé la politique de souplesse de l’Iran porter ses fruits.
Israël prend l’avantage
Avant les attaques du 7 octobre, les Iraniens étaient convaincus d’avoir encerclé Israël. Ils pensaient qu’au moindre mouvement israélien, la structure qu’ils désignaient comme l’« axe de la résistance » répondrait de manière unifiée. Israël semblait effectivement entouré par le Hamas au sud, le Hezbollah libanais et le régime syrien d’Assad au nord, les Houthis au Yémen et d’autres milices en Irak.
Utilisant les attaques du 7 octobre comme levier, le gouvernement israélien a d’abord détruit la capacité de frappe du Hamas au prix d’un génocide, en faisant abstraction de toutes les vulnérabilités internes d’Israël. Des mesures ont ensuite été prises pour laisser l’Iran aux prises avec ses problèmes intérieurs, tandis que plusieurs incidents ont conduit les dirigeants iraniens à s’interroger sur la puissance des réseaux du Mossad dans leur pays. L’Iran a ainsi été empêché de prendre des initiatives audacieuses.
Tout au long de l’année 2024, de nombreux membres des échelons intermédiaires et subalternes du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) sont morts dans des circonstances suspectes en Iran ; un attentat terroriste a eu lieu à Kerman ; plusieurs installations ont subi des sabotages et des explosions ; le président du pays et ses ministres des Affaires étrangères sont morts dans des circonstances suspectes ; et un hôte de marque venu passer une nuit à Téhéran a été assassiné alors qu’il bénéficiait d’une protection spéciale. Après les manifestations liées à Mahsa Amini, le Conseil suprême de sécurité nationale a bloqué les objections formulées au Parlement concernant l’abandon de fait du voile par la population, ainsi qu’un projet de loi connexe.
Après le 7 octobre, on craignait que le Hezbollah n’entre en guerre par le nord et n’attaque Israël. Des villages avaient été évacués en raison d’intenses tirs de missiles, et Israël a mené ses opérations contre le Liban en passant par ces villages évacués et dans le contexte de ces tirs, détruisant une grande partie de la capacité de frappe du Hezbollah en deux mois. Pendant tous ces événements, les relations entre le régime d’Assad et l’Iran en Syrie étaient déjà tendues depuis quelque temps, et Damas est tombée à une vitesse qui a surpris jusqu’à l’opposition. Avec la Syrie, l’Iran a ainsi perdu ses voies logistiques vers le Hezbollah libanais.
En Irak, des mesures importantes sont prises pour reconstruire le gouvernement central. Les groupes proches de l’Iran dans le pays semblent peu disposés à se jeter dans le feu pour lui, notamment en raison de l’indifférence iranienne face au sort du Hezbollah. Les dynamiques internes de l’Irak et les menaces israéliennes limitent également la politique de ces groupes. En somme, il ne restait que les groupes houthis au Yémen. Leur distance par rapport à Israël étant comparable à celle qui sépare Téhéran d’Israël, les opérations menées sur ce théâtre apportent des informations importantes sur celles qui pourraient être conduites contre l’Iran. De fait, après les déploiements militaires américains dans la région ces dernières semaines, les cibles houthies ont été en grande partie détruites, et les Houthis ont largement cessé de représenter une menace.
Les attentes de chaque partie
En somme, l’Iran a été contraint de venir à la table des négociations, et les Israéliens comme les Américains le savent. Au début du processus, l’Iran n’était pas la partie qui recherchait un accord ; au contraire, ceux qui, dans le pays, le souhaitaient avaient été évincés de la scène politique. Ils n’étaient pas autorisés à s’exprimer. Aujourd’hui, les Iraniens déclarent que les États-Unis pourraient investir en Iran, à condition de ne pas se livrer à des activités d’espionnage. Il n’en reste pas moins que toute concession iranienne à partir de maintenant dépendra des circonstances.
Les Israéliens, eux, interprètent tout accord comme une façon de « lier la sécurité d’Israël à la conjoncture ». Autrement dit, ils ne veulent pas laisser au hasard la possibilité qu’un nouveau Mahmoud Ahmadinejad arrive au pouvoir en Iran dans quinze ans, après des progrès considérables dans les technologies des missiles et du nucléaire. L’intervention en Iran est donc la seule option sur la table pour Israël. Les Iraniens envisagent, de leur côté, la possibilité que Trump puisse contenir Israël s’ils parviennent à un accord avec lui. Mais au vu du sort du processus d’Oslo et de ses acteurs, de celui du Plan d’action global commun (JCPOA) et de l’issue de nombreux autres dossiers de l’histoire récente, cette perspective paraît peu probable.
Israël ne peut renoncer à la « doctrine Begin »
Empêcher les pays de son voisinage, en particulier les pays hostiles, de disposer de la technologie nucléaire revêt une importance vitale pour Israël. L’approche de Menahem Begin, l’une des figures emblématiques de la droite israélienne et fondateur du Likoud, connue sous le nom de « doctrine Begin », repose sur une conception de la sécurité qui vise à éliminer la possibilité qu’un État considéré comme ennemi par Israël acquière l’arme nucléaire avant que cette éventualité ne se concrétise. La frappe aérienne de 1981 contre le réacteur nucléaire irakien d’Osirak en a été la première application manifeste. Dans sa déclaration après l’opération, Begin a soutenu que, lorsque la sécurité d’Israël était en jeu, il fallait agir sans hésitation. De même, l’attaque de 2007 contre le réacteur nucléaire syrien d’Al-Kibar découle de cette conception.
Cette doctrine repose sur trois hypothèses fondamentales. La première concerne l’exiguïté géographique d’Israël et sa vulnérabilité. Le pays dispose à la fois d’un territoire limité et d’une fragilité liée à sa densité de population ; cette situation le rend extrêmement sensible à une éventuelle attaque nucléaire. Deuxièmement, l’approche israélienne de la sécurité ne prévoit pas d’option de « seconde frappe » ; autrement dit, Israël n’a pas le luxe stratégique de riposter une fois la menace concrétisée. La frappe préemptive y est donc perçue comme une nécessité plutôt que comme un choix. Enfin, la doctrine vise à empêcher la prolifération nucléaire à l’échelle régionale.
L’acquisition d’armes nucléaires par n’importe quel pays ennemi au Moyen-Orient affaiblit la dissuasion stratégique d’Israël et bouleverse considérablement les équilibres régionaux à son détriment. La doctrine Begin s’est construite comme un paradigme de sécurité proactif visant à arrêter de telles évolutions dès leur stade initial. Par conséquent, tant que l’Iran ne mettra pas totalement fin à ses activités nucléaires et n’acceptera pas le modèle libyen, Israël continuera de considérer ses travaux comme une menace existentielle.
Qu’est-ce qui se dessine à l’horizon ?
L’Iran est conscient de la menace qui approche. Il ne veut pas subir le sort de Bagdad en 1991. L’Irak de Saddam Hussein a perdu toutes ses infrastructures en une semaine, puis a vécu isolé et plongé dans une grave crise jusqu’en 2003. Forts de l’expérience de la guerre Iran-Irak, les Iraniens savent ce que signifie la perte des infrastructures et le temps nécessaire pour les remplacer ; ils comprennent donc la portée de cette menace. Aujourd’hui, l’Iran est déjà confronté à de nombreux problèmes, des difficultés d’approvisionnement en eau à la crise énergétique. Une telle situation ébranlerait les fondements du pays. C’est pourquoi les Iraniens recherchent une sortie honorable et une base d’accord. Cependant, quarante-cinq ans de discours, d’approches et de limites tracées par l’idéologie réduisent considérablement cette souplesse.
Pour l’heure, l’Iran peut renoncer à la bombe nucléaire et ouvrir ses installations aux inspections avec la plus grande transparence possible, mais chacune de ses promesses sera interprétée comme « conjoncturelle », ce qui rend peu probable l’instauration de la confiance. De même, le régime ne peut abandonner entièrement la technologie nucléaire. Cela signifierait que toutes les personnes tuées seraient mortes en vain, que toutes les épreuves endurées n’auraient servi à rien et que toute la résistance aux sanctions aurait été vaine. Autrement dit, ce serait reconnaître une défaite. C’est précisément pour cette raison que les Iraniens attendent un « accord équitable » de l’autre partie.
Depuis les années 1980, les Iraniens affirment que les « forces supplétives » sont des forces de résistance indépendantes qui n’ont aucun lien avec eux. Un discours similaire a été développé à propos des activités du Hezbollah. Mais, sur l’autre versant de cette réalité, l’officier du CGRI Qassem Soleimani indiquait qu’ils « gouvernaient des capitales ». Sur le nucléaire, la partie iranienne déclare considérer les armes nucléaires comme « haram », conformément au décret du Guide suprême Ali Khamenei. Elle affirme produire des missiles balistiques à des fins défensives, et non offensives. Chacun de ces éléments demeure pourtant une menace existentielle pour Israël. Le mot « existentiel » joue ici un rôle central.
Pour Israël, engager un processus qui conduirait à un changement de régime en Iran, au lieu de traiter ces menaces séparément, reviendrait à résoudre tous ces problèmes à la racine. En effet, privés de toutes leurs infrastructures essentielles et incapables de fournir de l’électricité, de l’eau et de l’énergie, les Iraniens n’auraient ni le temps ni les moyens d’organiser leurs forces supplétives, de reconstruire leurs installations nucléaires ou d’améliorer leurs capacités balistiques. Ainsi, que l’Iran parvienne ou non à un accord avec Trump, il n’existe qu’une seule solution à ce dossier du point de vue israélien. Mais la boîte de Pandore aurait alors été ouverte.
Cet article a été publié pour la première fois dans le quotidien Daily Sabah le 24 avril 2025.
