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La défense avancée de l’Iran après la Syrie et sa stratégie du « bras long »

Oral Toğa4 mars 20255 min de lecture

Le concept de défense avancée, l’un des quatre grands concepts de la doctrine militaire iranienne, est issu de l’expérience acquise pendant la guerre Iran-Irak. Il a pris forme au début des années 2000 et a été pleinement mis en œuvre à partir de 2016. Dans un discours de 2019, le Guide suprême Ali Khamenei soulignait que l’Iran devait adopter une attitude proactive plutôt que de rester sur la défensive : « Nous ne devons pas nous enfermer chez nous. Nous devons considérer comme un devoir d’identifier qui se trouve derrière les murs et quelles menaces s’y cachent. »

Souvent associé à la stratégie des forces supplétives, aux activités de la Force Al-Qods et aux opérations de renseignement transfrontalières, ce concept accorde aussi une place importante à la puissance navale, aux côtés du cyberespace, des missiles balistiques et des drones. Pour l’Iran, qui a désormais largement perdu ses moyens logistiques sur l’axe Liban-Syrie, le golfe Persique, la mer d’Oman et le nord de l’océan Indien ont pris une importance accrue. Depuis 2020, à un rythme croissant, les médias iraniens publient presque quotidiennement des informations et des analyses sur les mesures liées à la puissance navale et aux projets de développement tournés vers la mer.

C’est en mer que sont recherchées des solutions à de nombreux problèmes du pays, des difficultés économiques aux questions de sécurité, de l’effet des sanctions au renforcement de son importance géopolitique. Dans cette perspective, un transfert de la capitale vers le sud de l’Iran, au Makran, est même évoqué, bien que le projet n’ait pas encore pris de forme concrète.

Les réseaux de forces supplétives que l’Iran a constitués, notamment dans les pays voisins, ont vu leur pouvoir de dissuasion s’affaiblir à la suite des événements de l’année écoulée. Si certains groupes entretiennent encore des liens organiques avec Téhéran, d’autres groupes avec lesquels il coopère lui reprochent sa passivité et son manque de fiabilité, en particulier en raison de son absence de réaction concernant le Hezbollah.

Outre les assassinats de ces dernières années et les mouvements sociaux comme les manifestations liées à Mahsa Amini, la mort du huitième président iranien, Ebrahim Raïssi, le 19 mai 2024, dont les circonstances n’ont pas été éclaircies de manière convaincante, puis, peu après, l’assassinat à Téhéran du chef du bureau politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, le 31 juillet, ont aussi conduit l’Iran à se concentrer davantage sur les questions de sécurité intérieure et à adopter des politiques plus souples sur certains dossiers.

Par ailleurs, les exercices de toutes tailles organisés ces derniers mois, une ou plusieurs fois presque chaque semaine, montrent que la perception de la menace est très élevée en Iran. Pourtant, comme indiqué plus haut, les déclarations officielles et la place accordée aux informations dans la presse témoignent globalement d’une focalisation sur les questions sociales intérieures. Jusqu’à la mort d’Ebrahim Raïssi, les sujets liés au développement passaient après les événements régionaux, et les déclarations comme les informations faisaient une large place aux activités du « front de la résistance ».

La défaite de l’Iran en Syrie a constitué pour lui une rupture importante. Après le 8 décembre, un discours néo-safavide s’est rapidement imposé, et la presse iranienne a commencé à insister sur la distinction entre Turcs d’Anatolie et Turcs d’Iran. Il s’agissait de souligner les différences identitaires entre les Turcs de Turquie et ceux d’Iran. Des récits rapprochant la bataille de Tchaldiran de celle de Kerbala ont cherché à opposer une barrière identitaire à l’influence croissante de la Turquie. Le langage médiatique s’est notamment mis à multiplier les références aux relations historiques des « Turcs d’Anatolie » avec la Syrie ; de nombreux textes les décrivaient comme très complexes et problématiques.

L’Iran a engagé une intense activité diplomatique auprès de tous les pays de la région et pris des mesures pour renforcer la coopération avec ses voisins. Le 17 janvier, il a signé avec la Russie un accord d’importance stratégique. Il s’est efforcé de régler rapidement ses différends avec l’Afghanistan. La souplesse a également dominé dans les négociations avec l’Occident. Pendant que les responsables de la politique étrangère menaient ces initiatives, les autres responsables du gouvernement de Massoud Pezeshkian ont commencé à organiser des réunions consacrées au développement intérieur. Les militaires préparaient, quant à eux, l’armée aux situations exceptionnelles par des exercices. Ces trois démarches avaient un point commun : l’importance du littoral méridional.

L’Iran, qui poursuit depuis longtemps une stratégie dite du « bras long » (dest-e bolend), lui a donné davantage de poids après les événements en Syrie. Les principaux acteurs de cette stratégie, appliquée sur instruction personnelle de l’ayatollah Khamenei, sont le contre-amiral Alireza Tangsiri, commandant de la marine du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), appelée NEDSA, et le contre-amiral Ali Fadavi, son prédécesseur à la tête de la NEDSA, désormais commandant en chef adjoint du Corps. La stratégie vise à élargir le rayon d’action des forces navales iraniennes au-delà du golfe Persique, vers la haute mer et les océans.

Illustration : La ligne que l’Iran souhaite établir dans le cadre de son concept de défense avancée.

Cette stratégie poursuit plusieurs objectifs. Le premier consiste à faire sentir la puissance militaire iranienne non seulement dans les eaux territoriales, mais aussi en haute mer et dans les océans. Deuxièmement, l’armée iranienne, qui se prépare au pire scénario, anticipe une attaque de coalition depuis les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak. De nombreux concepts, dont la « défense en mosaïque » et la « construction de capacités asymétriques », ont d’ailleurs été élaborés en réponse à cette inquiétude. Pour la même raison, l’Iran mène ces activités afin d’empêcher les attaques et les opérations de type « frapper et se retirer » susceptibles de venir de la mer d’Oman et de l’océan Indien. Troisièmement, les responsables iraniens cherchent à pouvoir intercepter et neutraliser les menaces potentielles en haute mer, avant qu’elles n’atteignent leurs côtes.

Cette stratégie repose sur des principes tels qu’une riposte ferme à tout agresseur, l’équipement de l’ensemble des côtes iraniennes et de la mer d’Oman en systèmes de défense, ainsi que la poursuite des agresseurs jusque dans les eaux internationales afin d’intervenir si nécessaire.

À partir de 2020, la marine du CGRI a mis en œuvre un plan de déploiement naval permanent dans l’océan Indien et renforcé ses patrouilles à Aden et en mer Rouge. Dans ce cadre, l’Iran cherche à constituer une force navale « extraterritoriale » en haute mer et souligne qu’il peut, au besoin, maintenir une présence militaire permanente même en tout point où opère la marine américaine.

L’Iran développe également ses capacités d’opérations outre-mer en mettant en service des navires de guerre à long rayon d’action, comme le Shahid Roudaki, capables d’emporter des hélicoptères et des missiles. En somme, sa stratégie du « bras long » couvre un vaste espace géographique comprenant les profondeurs terrestres du Moyen-Orient, Levant, Mésopotamie et péninsule Arabique, ainsi que les voies maritimes s’étendant jusqu’à l’océan Indien.

Au-delà de ses dimensions militaires, cette stratégie poursuit des objectifs très divers : construire des voies de transport et d’acheminement de l’énergie, développer le tourisme, y compris médical, bâtir de nouvelles villes et installer des populations sur les îles. Presque tous les ministères élaborent des plans et des projets pour les atteindre. Les responsables de la politique étrangère tentent, quant à eux, de préparer le terrain diplomatique de leur réalisation en s’entretenant avec de nombreux acteurs, d’Oman à l’Inde et de la Chine à la Russie.

Aujourd’hui, l’Iran se trouve dans une posture défensive. En prenant les mesures intérieures évoquées et en se concentrant sur ses difficultés de sécurité intérieure, il réoriente vers ces domaines l’énergie et les ressources qu’il aurait consacrées à reconquérir les positions perdues dans la région. Malgré toutes ces démarches, sa capacité à mener à bien les projets du littoral méridional reste douteuse. L’existence d’un grave problème de gouvernance en Iran est en effet indéniable. Les investissements envisagés sur ces côtes ne sont pas une question nouvelle : ces projets sont débattus depuis plus de dix ans. Mais les événements en Syrie ont déplacé le centre de gravité vers cette région.

Bien que les sanctions soient présentées comme le seul obstacle à ces projets, elles ne constituent pas l’unique problème de l’Iran. Le regard biaisé porté sur les étrangers, les rivalités entre clans et la défiance envers le système judiciaire empêchent les investissements étrangers d’affluer dans le pays. Il ne faut pas oublier que le monde n’est plus organisé selon le système unipolaire d’il y a trente ans et que l’Iran est membre des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’investissement de l’Inde à Chabahar, alors que les deux pays siègent ensemble aux BRICS, ne dépasse pas quelques centaines de millions de dollars. Cette promesse d’investissement n’a elle-même pas encore été entièrement concrétisée. Ces montants restent, par ailleurs, très faibles par rapport aux investissements chinois dans le port de Gwadar. Ses expériences sur le gisement gazier et pétrolier de Farzad B et sur des dossiers similaires conduisent en effet l’Inde à s’abstenir de transférer ses investissements commerciaux vers l’Iran. Autrement dit, les expériences passées ne permettent pas d’affirmer que les entreprises indiennes font pleinement confiance au pays. De même, le projet ferroviaire de Zahedan, initialement conçu avec l’Inde avant que l’Iran n’annonce vouloir le poursuivre sur ses propres ressources, n’a toujours pas pu être achevé après près de dix ans.

En résumé, l’Iran ne reçoit ni de la Russie, ni de la Chine, ni de l’Inde des investissements à la hauteur de ses attentes. De nombreux projets sont donc restés jusqu’ici sur le papier. Des dizaines de dossiers, comme le projet d’extension du gisement gazier de Pars Sud, le terminal pétrolier et l’oléoduc de Jask ou le chemin de fer Bandar Abbas-Bouchehr, ont connu un sort similaire, les investisseurs finissant par se retirer. Les sanctions ne sont donc pas le seul problème de l’Iran. Des installations industrielles ouvertes dans une logique de rente alors que leur manque de rentabilité est connu, la crise de l’eau provoquée par des barrages construits sans besoin réel et les problèmes de gouvernance dans l’utilisation de l’énergie comptent parmi des dizaines de difficultés fondamentales du pays. La véritable question est donc de savoir s’il existe une volonté capable de réaliser simultanément un ensemble de projets d’une telle ampleur.


Cet article a été publié pour la première fois le 3 avril 2025 au Centre d’études iraniennes (İRAM).