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L’offensive des opposants syriens à Alep et ses répercussions en Iran

Oral Toğa9 décembre 20247 min de lecture

L’importance d’Alep pour l’Iran et les réseaux logistiques iraniens

La répartition de la population et l’urbanisation en Syrie présentent une concentration vers l’ouest. Cela tient en grande partie au caractère désertique de l’est du pays, alors que l’ouest comprend des régions plus fertiles et plus habitables. Cette géographie naturelle a directement influencé la répartition de la population. Ainsi, l’axe Alep–Idlib–Lattaquié–Homs–Damas accueille environ 75 % de la population syrienne. Le contrôler revient donc à maîtriser non seulement la majeure partie de la population, mais aussi les ressources économiques, les infrastructures, les réseaux de transport et les terres agricoles. Beyrouth se situe dans le prolongement de cet axe, à son extrémité méridionale. Il convient de rappeler qu’environ 100 à 110 kilomètres de route séparent Damas de Beyrouth.

Alep se trouve à l’extrémité nord de cet axe, dont l’armée syrienne, soutenue par la Russie et l’Iran, a réussi à chasser les opposants en 2016. À partir de ce moment, le régime a sécurisé la route menant à Damas. Outre cet axe nord-sud à l’intérieur de la Syrie, celui qui relie l’Iran, l’Irak et la Syrie revêt également une importance cruciale pour l’Iran. Cet axe, qui comporte de nombreux itinéraires intermédiaires, comprend essentiellement des routes désignées comme les corridors nord, central et sud. Si l’on met de côté toutes les questions et controverses confessionnelles, le contrôle de l’ensemble de ces voies de transport est vital pour l’Iran.

Plusieurs raisons expliquent l’importance de ces axes pour l’Iran, mais deux d’entre elles priment sur les autres. La première est le soutien logistique apporté, grâce à la sécurisation de cet axe, au Liban et au Hezbollah, l’un des principaux piliers de la stratégie que l’Iran a conceptualisée sous le nom de « front de la résistance ». Ces axes fonctionnent comme des artères, assurant le flux logistique qui fait vivre les groupes liés à l’Iran en Irak, en Syrie et au Liban.

Deuxièmement, ces routes constituent le fondement de la stratégie iranienne d’accès à la Méditerranée orientale. Elles permettent à l’Iran d’assurer non seulement la logistique de ses forces par procuration, mais aussi celle destinée à son propre territoire. Ces réseaux, qui constituent également l’un des fondements de la coopération Iran–PKK–Souleimaniye en raison de la présence du PYD et du PKK en Syrie et en Irak, offrent aux Iraniens un accès direct à Damas, à Lattaquié et au Liban, ainsi qu’un débouché sur la Méditerranée orientale.

L’axe Iran–Irak–Syrie joue aussi un rôle très important dans la contrebande. De nombreuses catégories de marchandises auxquelles l’Iran ne peut accéder en raison des sanctions sont acheminées par ces routes. Divers autres produits, notamment des stupéfiants et des armes, y transitent également et contribuent au financement de différents groupes. Comme indiqué plus haut, la distribution en Irak s’effectue par trois grands corridors. Le corridor nord part du nord-ouest de l’Iran et traverse Souleimaniye, Kirkouk, Erbil et Mossoul pour rejoindre le sud de la Turquie et le nord-est de la Syrie. Actif notamment depuis 2017, il forme un quadrilatère entre l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. Une augmentation du trafic de méthamphétamine et d’héroïne est observée sur cet itinéraire.

Le corridor central part quant à lui de Syrie et entre dans la province irakienne d’Al-Anbar. De là, une branche se dirige vers Ninive, au nord, et une autre vers Bagdad, au centre-est. L’axe principal descend vers le sud par Ramadi, Falloujah, Kerbala et Nadjaf, jusqu’à l’Arabie saoudite et au Koweït. Cet itinéraire sert notamment au transport des comprimés de captagon produits en Syrie.

L’axe appelé corridor sud relie le port iranien de Khorramchahr aux ports irakiens de Bassora et d’Oumm Qasr. Ce point commercial stratégique voit transiter, outre de nombreuses marchandises, des produits de contrebande, et même des personnes, transportés à travers l’Iran jusqu’à la frontière dans des voitures particulières bon marché appelées « chouti », ainsi que, notamment, de la méthamphétamine, de l’opium et du cannabis provenant aussi d’Afghanistan. En particulier durant les périodes où les populations chiites se rendent en Irak pour visiter les lieux saints, les « Ayyam al-Ziyara », le trafic s’effectue avec le concours de chauffeurs de taxi et de voyageurs, mais aussi par de petites embarcations sur le Chatt al-Arab.

En somme, toutes les voies logistiques mentionnées ci-dessus revêtent une importance stratégique pour l’Iran, confronté à de multiples difficultés sous le poids des sanctions. Elles sont également vitales pour assurer sa dissuasion à l’égard d’Israël grâce aux liens avec le Liban et la Syrie, et pour appliquer le concept de défense avancée, l’un des plus importants de sa doctrine militaire. C’est ce qui explique les déclarations iraniennes soulignant l’importance stratégique d’Alep et la nécessité de permettre à « l’axe de la résistance de respirer ». Autrement dit, si Alep est qualifiée de « clé », c’est en raison de l’importance de ces routes, dont le tracé pourrait être décrit sommairement comme un « T couché vers la gauche ».

Les répercussions en Iran du succès des opposants à Alep

La progression vers Alep des opposants, à une vitesse qui a surpris tout le monde, et leur succès ont suscité dès le départ une vive réaction en Iran. Des comptes de trolls sur les réseaux sociaux et certaines personnalités connues, qui se comportent en trolls pour entretenir leur influence sur ces plateformes, ont commencé à proférer des insultes particulièrement virulentes contre la Turquie et le président Erdoğan. Contrairement à cette attitude de la presse et des comptes de trolls, les autorités iraniennes ont fait preuve de davantage de retenue et, s’abstenant de déclarations accusatrices envers la Turquie, ont exprimé leur soutien à la Syrie et à ses dirigeants.

Alors que les événements étaient encore tout récents, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, a indiqué que des éléments armés avaient attaqué le consulat général d’Iran à Alep et a fermement condamné l’attaque. Il a déclaré : « Selon les accords existants entre les trois garants du processus d’Astana, les périphéries d’Alep et d’Idlib sont reconnues comme des zones de désescalade. L’attaque de ces zones par des groupes terroristes constitue une violation grave des accords du processus d’Astana et met sérieusement en péril les acquis positifs de ce processus. » Mohammad Bagher Bagher, président de l’Assemblée consultative islamique et figure importante du camp conservateur, a déclaré : « Les mouvements des nouveaux groupes terroristes takfiristes font partie du plan de l’Amérique et du régime sioniste illégitime. Les voisins de la Syrie doivent rester vigilants et ne pas tomber dans leurs plans. La République islamique d’Iran et l’axe de la résistance continueront de soutenir l’État et le peuple syriens contre une nouvelle conspiration, comme par le passé, après avoir vaincu le régime sioniste. » Enfin, l’ambassadeur d’Iran à Beyrouth a affirmé : « En tant que Russie, Iran et Syrie, nous ne permettrons pas que se reproduise ce qui s’est passé en Syrie les années précédentes. »

Le lendemain des événements, un langage bien plus dur a été employé, notamment dans la presse conservatrice iranienne. Les principaux arguments de la presse et des publications sur les réseaux sociaux peuvent être résumés ainsi :

  • « La Turquie agit de concert avec Israël. »
  • « Où étaient les soldats d’Erdoğan lorsque l’armée sioniste massacrait la population à Gaza ? »
  • « La Turquie soutient les salafistes. »
  • « La Turquie sème la discorde entre les musulmans. »
  • « Après Gaza et le Liban, Israël ouvre un nouveau front avec la Turquie. »

Le ton de la presse s’est quelque peu apaisé, en particulier au lendemain de la rencontre de Hakan Fidan et d’Abbas Araghchi, le lundi 2 décembre. La loi sur le hijab et l’appel au dialogue adressé au monde par Javad Zarif se sont hissés parmi les principaux sujets d’actualité. L’affaire d’Alep a néanmoins conservé sa place dans les débats, malgré un recul. Par exemple, dans une analyse publiée le 3 décembre par l’agence de presse Tasnim sous le titre « Suriye’de Terörizm Kartına Oynamanın Türkiye’ye Yönelik 5 Tehdidi », la situation était présentée comme porteuse de cinq risques potentiels pour la Turquie et des « avertissements » étaient formulés. Il s’agissait du risque que la Turquie soit instrumentalisée dans les plans américano-israéliens, d’une possible dégradation de ses relations avec l’axe de la résistance, de l’éventualité que les organisations terroristes échappent à tout contrôle, des dommages potentiels pour le secteur du tourisme et de possibles tensions avec les Kurdes. L’article se concluait en soulignant la nécessité de prendre ces risques en compte pour la stabilité régionale.

De même, une tribune intitulée « Türkiye’nin Suriye’deki Gerginliklerin Artmasında Fırsatçılığı » a été publiée le même jour dans le quotidien Etemad. Son auteur, Heshmatollah Falahatpisheh, a affirmé que la Turquie « recrutait des combattants en Asie centrale et dans le Caucase », « formait des militants dans les camps de réfugiés syriens » et « jouait sur les deux tableaux entre l’Occident et le monde musulman en utilisant son appartenance à l’OTAN ». Évoquant également les causes de l’instabilité en Syrie, il a avancé que « le pouvoir d’Assad avait laissé passer de nombreuses occasions d’asseoir son autorité en Syrie », que « même après avoir pris le pouvoir à l’issue d’une guerre sanglante, il n’avait pas pu gagner le soutien de la population dans le cadre d’un projet démocratique » et que « les crises économiques et politiques se poursuivaient en Syrie parce qu’il refusait les réformes démocratiques ».

La rencontre Hakan Fidan–Abbas Araghchi

Dès le début des affrontements, le ministère iranien des Affaires étrangères a choisi de mener activement le processus diplomatique. Le ministre, Abbas Araghchi, s’est d’abord rendu à Damas, puis à Ankara, où il a rencontré son homologue de la République de Turquie, Hakan Fidan. Lors des déclarations à la presse qui ont suivi, la partie turque a souligné le développement des relations entre l’Iran et la Turquie, l’importance de l’intégrité territoriale syrienne, le refus de toute tolérance envers la menace terroriste visant la Turquie et le fait que l’impasse entre l’opposition syrienne et Assad avait provoqué ces affrontements. La partie iranienne a également demandé à la Turquie de soutenir la Syrie, déclarant : « En tant que pays voisins, nous devons prendre des initiatives efficaces et rapides pour empêcher que la sécurité et la stabilité de la Syrie ne soient compromises. »

Depuis la mort d’Ebrahim Raïssi, l’Iran adopte, face à chaque nouvelle évolution, une attitude diplomatiquement active, souple et ouverte au dialogue. Dans cette crise également, les autorités iraniennes ont agi rapidement et ont choisi d’établir un dialogue direct avec la Turquie et de discuter de la recherche d’une solution commune, plutôt que de gérer le processus à distance par des déclarations à la presse.

Les préoccupations de l’Iran et l’approche de la Turquie

La Turquie ne définit pas l’Iran comme un adversaire et n’intervient pas directement dans ses autres affrontements régionaux. Au contraire, elle s’efforce toujours de faire baisser les tensions et de jouer un rôle de médiateur à chaque événement. Concernant la Syrie, ses principales préoccupations portent sur les questions qui menacent sa sécurité nationale. Les affirmations iraniennes selon lesquelles « la Turquie ouvre un nouveau front avec Israël » et « coopère avec les États-Unis pour détruire l’Iran et l’axe de la résistance » sont donc inexactes. Le coût, pour la Turquie, d’une guerre en Syrie qui approche les quinze ans est en effet manifeste. Le chaos et la fragmentation actuels menacent directement la sécurité de la Turquie et de la région. Tout en soulignant à chaque occasion l’intégrité territoriale de la Syrie, les autorités turques répètent la nécessité d’une démarche qui englobe l’ensemble du peuple syrien. Il est également évident que de nombreux actes terroristes visant la Turquie au cours de la dernière décennie ont résulté de la situation en Syrie.

Conclusion

Depuis deux mois, les informations faisant état d’une mobilisation dans le nord de la Syrie figuraient à l’ordre du jour de la presse comme des services de renseignement iraniens. Personne, cependant, n’avait prévu que ce mouvement prendrait une ampleur susceptible de faire tomber Alep en une seule journée. Chercher à expliquer ces événements comme « une activité menée par la Turquie contre l’Iran et la Syrie » reviendrait à ignorer la réalité du terrain et la volonté des personnes déplacées. Le processus d’Astana avait pour objectif de faire baisser les tensions et de créer les conditions permettant aux parties de trouver une solution. Il ne faut pas perdre de vue que, après treize années d’impasse, c’est le refus persistant de prendre en compte les revendications légitimes de l’opposition qui a conduit à cette situation.

La Turquie, qui souhaite l’intégrité territoriale de la Syrie, a déclaré à maintes reprises qu’elle apporterait tout son soutien au processus de normalisation entre les parties syriennes. Concernant la normalisation turco-syrienne également, le président Erdoğan a tendu à plusieurs reprises la main aux dirigeants syriens pour engager un tel processus. Si l’administration de Damas clarifie sa position envers les organisations terroristes et prend en compte les revendications légitimes de l’opposition, les tensions s’apaiseront rapidement et une solution sera trouvée. Il apparaît que les parties au processus d’Astana le souhaitent également. L’attitude que manifestera l’administration de Damas est ici particulièrement importante.

La principale raison de la réaction iranienne réside dans la crainte que les événements d’Alep ne portent atteinte aux investissements réalisés pendant des années sur le terrain syrien, notamment par le Corps des gardiens de la révolution islamique. De même, les dirigeants iraniens ne veulent pas permettre une éventuelle perte de terrain en Syrie immédiatement après les lourds revers stratégiques subis par le Hezbollah. C’est pour cette raison que des personnalités telles qu’Abolfazl Zohrehvand, qui avait également proféré de graves insultes contre la Turquie et le président Erdoğan au sujet du corridor de Zanguezour, poursuivent leurs déclarations dénigrantes. Toutefois, il est clair que l’attitude générale de l’establishment iranien et du gouvernement se distingue de celle de ces personnalités. On peut estimer que les autorités iraniennes continueront de rechercher une solution avec sang-froid, en coordination avec les parties et sans aggraver les tensions. De fait, dès le départ, elles ont tenu des propos mesurés et calmes, qui exposent clairement la position de l’Iran sans être agressifs. Alors que l’Iran souhaite également la fin des affrontements au Liban, on peut s’attendre à ce que, face à l’évolution de la réalité sur le terrain, il pèse davantage sur les dirigeants de Damas pour favoriser tant la normalisation entre la Turquie et la Syrie que celle entre le régime et ses opposants dans le pays.


Cet article a été publié pour la première fois le 4 décembre 2024 au Centre d’études iraniennes (İRAM).