
On peut considérer que le gouvernement Pezeshkian se prépare à la menace qui se rapproche en consolidant le front intérieur et en réduisant autant que possible les divisions au sein de la population. La souplesse manifestée en politique intérieure comme extérieure fait apparaître l’Iran comme un acteur plus rationnel, tout en accentuant la marginalisation d’Israël. On peut y voir une autre stratégie iranienne à l’égard d’Israël, en plus de celles qui visent à l’user sur les plans économique et sécuritaire.

Illustration : Cemile Ağaç Yıldırım
Les tensions persistantes entre l’Iran et Israël depuis les attaques du 7 octobre ont atteint un niveau qui place la possibilité d’une guerre régionale à l’ordre du jour. Les Iraniens ont interprété l’agressivité israélienne comme ayant pour cible ultime leur propre pays. Dès le premier jour, les élites et la presse iraniennes y ont vu un « piège ». Selon cette lecture, Israël provoquerait l’Iran pour l’amener à l’attaquer, puis encouragerait les puissances occidentales, au premier rang desquelles les États-Unis, à frapper l’Iran, déclenchant ainsi un processus destiné à mettre fin à sa capacité nucléaire. C’est pourquoi, des attaques israéliennes contre l’ambassade à Damas à l’assassinat de Haniyeh, les Iraniens ont souligné la nécessité de faire preuve de « retenue » dans presque toutes les situations.
À ce jour, trois événements ont eu lieu dans lesquels l’Iran et Israël se sont directement attaqués. Lors du premier, l’opération Promesse véridique 1, l’Iran voulait signifier que même ses « capacités militaires les plus faibles » pouvaient atteindre Israël depuis son propre territoire. Il espérait ainsi qu’Israël ne l’attaquerait pas et que les Occidentaux freineraient l’agressivité israélienne. Les choses ne se sont pourtant pas déroulées comme l’Iran le souhaitait. Non seulement les Israéliens n’ont pas reconnu sa capacité de dissuasion, mais ils ont assassiné Ismaïl Haniyeh à Téhéran et poursuivi leur politique agressive. Après cet événement également, la presse iranienne a repris le thème du même « piège ». Les attaques contre le Hezbollah ont suivi, puis l’Iran a lancé l’opération Promesse véridique 2 après l’assassinat de Hassan Nasrallah. Pour le dire schématiquement, cette attaque visait aussi à montrer qu’avec les moyens militaires dont il disposait, l’Iran pouvait, s’il le souhaitait, effectuer des frappes de grande précision, et à signifier à Israël qu’il ne devait pas accroître davantage les tensions.
UNE QUESTION EXISTENTIELLE POUR ISRAËL
Après cette attaque, la partie israélienne a invoqué son droit à la légitime défense et annoncé une riposte. Tout au long de cette période, des rumeurs ont circulé sur le ciblage de nombreuses infrastructures critiques iraniennes, des installations nucléaires aux infrastructures pétrolières et énergétiques. Israël a finalement effectué l’attaque aérienne attendue contre l’Iran. L’une des questions à poser est la suivante : pourquoi Israël n’a-t-il pas lancé sa première attaque après Promesse véridique 1, mais après Promesse véridique 2… ?
Les activités nucléaires de l’Iran constituent pour Israël une question existentielle. Certains analystes contestent cette idée, estimant que les deux pays n’ont aucune raison de se définir mutuellement comme une « menace existentielle ». Pourtant, les déclarations israéliennes montrent que cette question n’est pas considérée comme une simple « affaire de production d’électricité ». La situation vue d’Iran n’est en effet pas la même que celle vue d’Israël. Depuis vingt-cinq ans, les dirigeants israéliens affirment haut et fort, dans toutes les enceintes, qu’il est impossible d’arrêter par la diplomatie la construction de cette capacité iranienne et que seule la force permettra d’arrêter l’Iran. Ils ont même répété à maintes reprises qu’Israël se débrouillerait seul si nécessaire. Dans cette perspective, une telle montée des tensions, au moment où l’Iran a autant accru sa capacité nucléaire, ne paraît pas incompréhensible. Toujours dans cette perspective, les attaques incessantes par lesquelles Israël cherche à attirer l’Iran contre lui prennent également un sens.
LE PLAN DE NETANYAHOU
Le fait qu’Israël n’ait pas directement répondu à l’Iran après Promesse véridique 1 et n’ait apporté qu’une riposte limitée bien après Promesse véridique 2 peut être considéré comme un autre indice de son approche. Lors de Promesse véridique 1, Israël n’avait pas encore réglé la question de la menace du Hezbollah. En cas de conflit avec l’Iran susceptible de prendre rapidement une dimension régionale, les forces terrestres du Hezbollah auraient pu franchir la frontière israélienne et mettre Israël en difficulté. Israël a donc voulu écarter cette menace en premier lieu. Mais il devait auparavant neutraliser le Hamas. Après avoir achevé à Gaza ce que l’on appelle, en termes militaires, la « destruction de zone », puis procédé à une décapitation avec l’assassinat de Haniyeh, Israël s’est tourné vers le Hezbollah une fois assuré d’avoir mené à terme le processus de « dégradation des capacités » du Hamas. Pendant ce temps, la mort d’au moins 45 000 innocents qui n’avaient aucun lien avec les attaques du 7 octobre ni avec la crise des otages, ainsi que le déplacement de dizaines de milliers de personnes, ont fait l’objet d’une tentative de justification au nom de la « sécurité d’Israël ».
Le mois de septembre a été délibérément choisi pour mener des opérations similaires contre le Hezbollah. En effet, tout le mois étant jalonné de jours fériés à partir de Roch Hachana, le Nouvel An juif, le 2 septembre, la période retenue permettait que la population se déplace le moins possible et se rende moins au travail ou à l’école durant les journées où les combats risquaient d’être les plus intenses. Une opération a ainsi été engagée au Liban pour neutraliser les forces du Hezbollah. Comme on le voit, le gouvernement Netanyahou n’agit pas sans but et dans une logique purement tactique, comme beaucoup le dépeignent, mais au contraire de façon très planifiée et stratégique.
QUE CHERCHE TEL-AVIV ?
Une autre question importante est de savoir pourquoi Israël accepte des coûts aussi élevés. Outre les pertes humaines, la perte d’une réputation internationale à laquelle Israël attache une grande importance, les pertes matérielles et l’aggravation des divisions sociales ne sauraient être expliquées par la simple « folie ». La seule survie politique de Netanyahou ne suffit pas davantage à tout expliquer. Si un tel coût était consenti en pure perte, devoir en répondre au terme du processus serait bien plus difficile que de faire face à une enquête pour corruption, et le prix à payer bien plus lourd. Le limogeage par Netanyahou de personnalités comme Yoav Gallant, qui mettent en avant le coût des attaques, au motif qu’il « ne leur fait pas confiance », et le remplacement de Gallant au ministère de la Défense par un faucon aussi affirmé que Kantz peuvent également être interprétés comme des signes de la poursuite des attaques et de la détermination à les mener.
L’ensemble de ces évolutions montre que l’objectif stratégique ultime d’Israël n’est pas de « vider Gaza de ses habitants » ni de débarrasser le Liban du Hezbollah. Ces objectifs peuvent, bien sûr, compter parmi les siens. Mais priver l’Iran de sa capacité nucléaire constitue, du point de vue israélien, l’objectif stratégique le plus important.
TÉHÉRAN CHERCHE SA SÉCURITÉ DANS UNE POLITIQUE SOUPLE
La ligne dure adoptée envers l’Iran par le président américain Donald Trump durant son premier mandat a profondément influencé les dynamiques internes iraniennes. Le Corps des gardiens de la révolution islamique, qui cherchait déjà à intervenir dans la politique civile depuis le mouvement étudiant de 1999, a obtenu l’aval de l’establishment et du Guide suprême, puis a renforcé de jour en jour son poids dans tous les pouvoirs de l’État après 2018. Avec la mort de Qassem Soleimani, la politique intérieure iranienne s’est encore davantage durcie et, sous l’effet de l’ingénierie électorale, a pris une forme ne laissant aucune place aux réformateurs ni aux modérés. Avec l’arrivée au pouvoir d’Ebrahim Raïssi, un très grand nombre de personnalités issues des Gardiens de la révolution ont commencé à occuper les plus hauts échelons de la bureaucratie.
À cette époque, le fait que Raïssi ait été placé sans rival dans chaque scrutin auquel il participait et qu’il soit directement issu du système avait alimenté les affirmations selon lesquelles il deviendrait le prochain Guide suprême. Cette situation avait commencé à inquiéter différentes factions de la politique intérieure. L’après-Khamenei était désormais débattu ouvertement et les luttes internes devenaient plus visibles. De même, la répression croissante de la politique civile et l’existence d’une structure homogène acquise à une ligne dure, tant dans la haute administration que dans les différents pouvoirs, avaient commencé à éloigner l’Iran du système international dans ses choix de politique étrangère et dans son discours. La politique iranienne, qui perdait sa souplesse, est entrée dans une nouvelle phase avec la mort suspecte de Raïssi, et Massoud Pezeshkian, dont la candidature avait été rejetée aux précédentes élections législatives, est sorti vainqueur des urnes.
L’ACCENT SUR L’UNITÉ NATIONALE
À partir de ce moment, l’establishment iranien a mis en avant deux éléments. Le premier était l’unité nationale. Des images de concorde entre Pezeshkian et Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement issu du camp conservateur et son rival à l’élection, ont ainsi fait la une des journaux. Les titres ont insisté sur l’unité nationale, soulignant l’absence de division dans la politique iranienne. Le second élément était la mise en avant de la souplesse politique et de la recherche du dialogue. Le retour de Javad Zarif à un rôle actif au gouvernement, alors qu’il était considéré comme politiquement mort, a été le développement le plus significatif témoignant de cette recherche de souplesse. Dans une période d’agressivité israélienne croissante, l’Iran a ainsi cherché à renouer le dialogue avec la communauté internationale et à éviter, d’une manière ou d’une autre, sa marginalisation.
CONSOLIDER LE FRONT INTÉRIEUR
Du point de vue iranien, les mesures les plus importantes prises face à la menace qui se rapproche semblent concerner l’approche de questions intérieures dont chacune est désormais devenue un enjeu de sécurité. De la crise de l’eau à la question des réfugiés, des droits professionnels à la situation des kolbars, l’Iran connaît de nombreux problèmes structurels auxquels, souligne-t-on, l’approche sécuritaire de l’époque Raïssi n’a pas apporté de solutions efficaces. Depuis sa campagne électorale, Massoud Pezeshkian évoque les problèmes intérieurs de l’Iran dans de nombreux domaines, de la fuite des cerveaux à la crise économique. Même après sa visite aux États-Unis, il a annoncé que les mesures nécessaires seraient prises pour permettre aux Iraniens de revenir dans leur pays. Outre certaines initiatives récentes concernant les kolbars, il s’est également engagé dans une lutte plus intense contre les éléments terroristes. Pendant cette période, les opérations contre Jaïch al-Adl et les coups stratégiques portés à KOMALA se sont accélérés. On pourrait bien sûr multiplier les exemples. On peut toutefois considérer que le gouvernement Pezeshkian se prépare à la menace qui se rapproche en consolidant le front intérieur et en réduisant autant que possible les divisions au sein de la population. Contrairement à l’époque Raïssi, la souplesse manifestée en politique intérieure comme extérieure fait apparaître l’Iran comme un acteur plus rationnel, tout en accentuant la marginalisation d’Israël. On peut y voir une autre stratégie iranienne à l’égard d’Israël, en plus de celles qui visent à l’user sur les plans économique et sécuritaire.
En somme, l’Iran est fermement convaincu qu’Israël nourrit des projets contre lui. Il évite donc soigneusement toute initiative susceptible de conduire à la guerre. Pour la même raison, il a laissé de côté la rhétorique intransigeante de l’époque Raïssi pour mettre en avant une personnalité comme Pezeshkian et une autre figure importante comme Javad Zarif. Tout en tentant de résoudre ses problèmes intérieurs, l’Iran recherche sa sécurité sous la protection des normes et du droit internationaux.
L’ÈRE TRUMP 2.0
Durant son premier mandat, Donald Trump a poussé l’Iran dans ses derniers retranchements et a tenté de faire pression sur lui sur tous les fronts par sa politique de pression maximale. Face à ces politiques, menées en parallèle et en accord avec les souhaits de la partie israélienne, l’Iran a cherché des solutions à ses difficultés économiques et politiques en développant ses engagements avec la Russie et la Chine. Il apparaît que Trump s’orientera vers une politique similaire durant son nouveau mandat. Accentuer profondément la crise intérieure en faisant pression sur l’Iran est en effet l’une des principales politiques qu’Israël souhaite voir appliquer à ce pays. Comme indiqué plus haut, Israël a déjà considérablement alourdi la facture avec les événements de Gaza et du Liban. Les Occidentaux, alors que les dossiers ukrainien et taïwanais sont déjà sur la table, ne souhaitent pas accroître encore les coûts au Moyen-Orient. Cela transparaît d’ailleurs dans les propos de Trump. Du point de vue américain, un nouveau durcissement des sanctions et une tentative d’acculer l’Iran apparaissent donc comme un scénario bien plus probable qu’un affrontement militaire. Si les prévisions selon lesquelles Trump « réglera ses comptes » avec l’establishment américain se réalisent aussi, Israël voudra tirer parti de toute occasion que pourrait faire naître une crise de la politique intérieure américaine. En dernière analyse, il ne faut pas oublier que l’objectif ultime d’Israël est de mettre fin à la capacité nucléaire et, si possible, d’obtenir un changement de régime en Iran. Dans cette perspective, le gouvernement israélien actuel semble prêt à en assumer tous les coûts.

Cet article a été publié pour la première fois le 14 novembre 2024 dans le quotidien Yeni Şafak.
