Dans notre pays, toute discussion sur l’Iran commence par l’affirmation « Il y a 40 millions de Turcs en Iran ». Pourtant, comme peut clairement l’observer quiconque se rend sur le terrain, les Turcs d’Iran sont, contrairement aux idées reçues, tout à fait à l’aise avec leur identité « iranienne ». Ils se considèrent en effet comme les propriétaires de l’Iran, voire comme sa composante fondatrice. Ils tiennent presque tout ce qui a existé au cours des mille dernières années de l’histoire iranienne pour une source de fierté personnelle.

Illustration : Cemile Ağaç Yıldırım.
Le nouveau président de l’Iran, Massoud Pezeshkian, est né le 29 septembre 1954 à Mahabad, dans la province iranienne de l’Azerbaïdjan occidental, située à la frontière avec la Turquie. Dans le nom de famille de ce chirurgien cardiaque accompli et ancien ministre de la Santé, le mot « pezeshk » signifie « docteur », « médecin » en persan. Le suffixe final « -yan », lorsqu’il est employé dans un nom de famille, signifie « fils de médecin », « lié au médecin » ou « issu du médecin ». Comme ce suffixe est utilisé dans un patronyme, la traduction « médecins » est erronée. Ce type de nom est très courant en persan et indique généralement que la famille a eu, dans le passé, un lien avec la profession médicale.
LE PRÉSIDENT MÉDECIN
Dans les années 1990, Massoud Pezeshkian a été recteur de l’université des sciences médicales de Tabriz, dont il était diplômé. À cette époque, il a mené d’importants projets de développement de l’enseignement médical et des services de santé, puis a occupé, sous Mohammad Khatami, les fonctions de vice-ministre de la Santé avant de devenir ministre de la Santé. Durant son rectorat comme au ministère, il a lancé des programmes favorisant l’extension des services de santé aux zones rurales. Il faut même préciser que cette activité lui a ouvert la voie vers la présidence qu’il occupe aujourd’hui. Les populations rurales qui votent pour les candidats conservateurs le connaissent depuis cette époque et ont conscience des investissements qu’il a consacrés aux campagnes, alors comme au cours de sa carrière politique ultérieure. Cela a fortement influencé le comportement électoral des citoyens.
L’histoire familiale de Pezeshkian est elle aussi souvent évoquée en Iran. Il a perdu son épouse, médecin comme lui, à la suite d’un accident de la route en 1994. Après cette perte, il ne s’est jamais remarié et a élevé lui-même ses enfants. Sa fille Zahra est restée à ses côtés durant toute la campagne. L’absence d’accusations de corruption dans son passé et sa réputation intègre, notamment par rapport à son rival Ghalibaf, ont été d’autres facteurs lui donnant l’avantage lors de ces élections. Dans cet article, plutôt que d’analyser le déroulement du scrutin, je tenterai d’évoquer brièvement le contexte des propos de Massoud Pezeshkian sur l’identité turque, si souvent mis en avant dans notre pays.
À L’AISE AVEC LEUR IDENTITÉ IRANIENNE
Le fait que Massoud Pezeshkian parle turc et mette l’accent sur son identité turque a beaucoup fait parler en Turquie. Il existe globalement en Turquie des idées toutes faites sur les Turcs d’Iran et, à cause de celles-ci, tous les dirigeants politiques parlant turc en Iran y attirent l’attention. Par exemple, l’une des principales raisons pour lesquelles l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad est plus populaire en Turquie qu’en Iran, et y jouit d’une telle notoriété, est qu’il s’exprime parfois en turc, notamment lors des rencontres bilatérales avec la Turquie. En Iran, contrairement à ce qui se passe en Turquie, il est pourtant sévèrement critiqué tant par le camp réformateur que par le camp conservateur et reste depuis longtemps à l’écart du système.
Dans notre pays, il existe une idée toute faite selon laquelle il y aurait 40 millions de Turcs en Iran, qui, pour ainsi dire, « brûleraient tous du désir » d’indépendance. Beaucoup commencent ainsi toute discussion sur l’Iran par la phrase « Il y a 40 millions de Turcs en Iran ». Pourtant, comme peut clairement l’observer quiconque se rend sur le terrain, les Turcs d’Iran sont, contrairement aux idées reçues, tout à fait à l’aise avec leur identité « iranienne ». Ils se considèrent en effet comme les propriétaires de l’Iran, voire comme sa composante fondatrice. Ils tiennent presque tout ce qui a existé au cours des mille dernières années de l’histoire iranienne pour une source de fierté personnelle. On peut entendre parler turc dans les administrations, dans la rue et, parfois, à la télévision ou à la radio. Le persan a toutefois toujours été la langue officielle de tous les États ayant régné en Iran.
En Iran, le mot « turc », appliqué à la langue, ne renvoie pas au turc d’Istanbul, mais au turc azerbaïdjanais qui y est parlé. Pour les Iraniens, la langue parlée en Turquie s’appelle « istanbuli ». De même, en Iran, le mot « Turc » n’évoque pas les Turcs de Turquie, mais les Turcs azerbaïdjanais. Les relations entre les Turcs et l’Iran sont donc une question distincte des relations entre la Turquie et l’Iran. Sous les Pahlavi, avec la montée du nationalisme persan et du paniranisme, les pressions sur les Turcs se sont accrues. On a commencé à contraindre les gens à parler persan et à exercer des pressions sur eux. Ces pressions ont renforcé les courants panturquistes en Iran et leur ont permis de gagner rapidement du terrain dans le pays.
UNE STRUCTURE INTÉGRÉE AU SYSTÈME
Les dynamiques du nationalisme turc en Iran sont très différentes de celles observées en Turquie, sur les plans historique, philosophique et sociologique. De nombreux facteurs nourrissent ce nationalisme en Iran, chacun reposant sur une logique différente. Tout d’abord, il ne serait pas très éloigné de la vérité de dire qu’une grande partie des Turcs d’Iran considèrent l’Iran comme leur patrie, même s’ils ne transigent pas sur leur langue et leur identité. Des milliers de personnes d’ascendance turque sont en effet présentes aussi bien dans les centres d’études religieuses que dans l’appareil d’État et occupent de hautes fonctions dirigeantes dans l’administration iranienne. On peut également parler de milliers de personnes d’ascendance turque dans le Corps des gardiens de la révolution islamique et l’organisation du Basij qui lui est rattachée.
Il en va de même dans le monde des affaires. Parmi les Iraniens, les habitants de Tabriz sont réputés pour leur réussite commerciale. Le commerce semble être entre leurs mains. Derrière les grandes entreprises du pays se trouvent généralement des hommes d’affaires originaires de Tabriz. Cela se remarque aussi dans les noms donnés aux produits. Le plus grand producteur de jus de fruits du pays s’appelle par exemple « Sen-İç ». De même, la principale marque de portes automatiques porte le nom « Açılan-Door ». Il existe dans le pays de nombreuses plaisanteries et histoires drôles sur ces succès commerciaux des habitants de Tabriz. Les personnes aux idées panturquistes disent que les Persans font ces plaisanteries parce qu’ils ne supportent pas la réussite des Turcs. En résumé, il serait erroné de présenter les Turcs d’Iran comme une communauté entièrement exclue et considérée comme étrangère. Il existe une structure totalement intégrée au système. Au sein de celle-ci se trouvent des groupes aux opinions séparatistes à des degrés divers. Mais les idées des personnes qui partagent ces opinions ne sont pas non plus sans fondement.
LE CONFLIT TURCO-PERSAN
Il existe dans le pays un conflit turco-persan qui s’est intensifié de jour en jour depuis l’époque des Pahlavi. Ce conflit s’embrase périodiquement lorsque les groupes nationalistes persans présents dans l’establishment et la presse iraniens ignorent les Turcs, les insultent et les méprisent, suscitant chez une population non négligeable une réaction contre l’État iranien et ses dirigeants. Selon cette perspective, le « Turc azerbaïdjanais » n’existe pas : les habitants concernés sont des Azéris, un autre peuple du groupe iranien, qui se sont turquisés avec le temps et ont oublié leur identité originelle. Les idées nationalistes persanes ont une force indéniable au sein de l’establishment iranien et, pour cette raison, une politique d’assimilation a parfois été menée à l’égard des populations de la région. Cela a entraîné dans la région la montée d’un nationalisme de réaction contre la langue persane et les Persans. Il faut lire la réaction des Turcs dans ce contexte.
Lorsque vous essayez de parler persan avec un Turc en Iran, dès qu’il comprend que vous êtes turc, il cesse de parler persan et vous répond : « Parlons notre propre langue. » La question linguistique est en effet devenue extrêmement sensible en raison des pratiques appliquées tout au long du XXe siècle. Il est également très probable de trouver à Ardabil ou à Ourmia des commerçants qui ne répondent pas lorsqu’on leur parle persan. Tout cela ne signifie pourtant pas que ces groupes sont directement hostiles à l’État iranien. Les mêmes personnes sont fières de leur histoire, à commencer par le chah Ismaïl, et affirment être à l’origine de l’édification de la civilisation en Iran. Nombre d’entre elles prétendent même que les Persans n’y ont apporté aucune contribution. En résumé, ce qui se passe en Iran est fondamentalement une réaction au nationalisme persan croissant. Les « Turcs » et « l’identité turque » sont en effet constamment insultés par ces groupes nationalistes persans. L’expression « vraiment turc » prend même chez eux une valeur insultante et sert à désigner des personnes « qui ne comprennent rien », « sans intelligence ». Tout cela est, plutôt qu’une hostilité à l’État iranien, la réponse « Non, je suis turc » qui s’élève face à l’insistance des Persans à dire : « Vous n’êtes pas turcs. »
UN MODE DE VIE LAÏQUE
La réaction contre la République islamique est l’un des facteurs qui rapprochent les Turcs d’Iran du panturquisme. Au sein de la population turque qui a adopté un mode de vie plus laïque et s’oppose à la République islamique d’Iran, l’opposition à celle-ci se fait également sous la bannière du panturquisme. Il s’agit ici d’une position directement opposée au système. Mais si l’Iran retrouve un jour un visage laïque, il n’est pas certain que ces groupes veuillent maintenir leurs aspirations séparatistes. Un autre groupe soutient qu’il ne faut en aucun cas cohabiter avec les Persans et que l’Azerbaïdjan doit être uni et indépendant. La population turque dont la vie et la situation sont stables garde une distance à l’égard de ces discours. De même, l’attitude sévère de l’État iranien envers cette population éloigne les gens de ces discours.
Enfin, il faut aussi signaler l’existence, parmi les Turcs d’Iran, d’un groupe qui tente de tirer des avantages politiques et personnels en déformant la situation en Iran et en profitant de l’intérêt des nationalistes de Turquie pour les Turcs qui y vivent. Selon ce groupe, « tous les Turcs d’Iran sont opprimés sous le régime persan et attendent le soutien de la Turquie pour accéder à l’indépendance ». Cette approche est très erronée, car, comme indiqué plus haut, une grande partie des Turcs de ce pays se considèrent comme les fondateurs et les propriétaires de l’État iranien.
OÙ SE SITUE PEZESHKIAN DANS TOUT CELA ?
C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’accent mis par Massoud Pezeshkian sur son identité turque. Lorsqu’il dit « Je suis turc », il ne refuse pas d’être iranien. Car, en Iran, reconnaître son identité turque ne signifie pas rejeter son identité iranienne. « L’Iran » est une identité englobante pour les plus de 30 composantes ethniques du pays, dont les Persans ne constituent qu’une seule. D’ailleurs, si Pezeshkian était « nationaliste turc » comme on l’imagine, il ne pourrait même pas exercer la médecine dans le pays, encore moins voir sa candidature à la présidentielle approuvée par le système. Ses rivaux l’accusent eux aussi de panturquisme et lui collent l’étiquette de séparatiste. Pezeshkian est effectivement une figure singulière qui tient des propos courageux sur de nombreuses questions. Mais ses déclarations reposent sur l’idée que « les Turcs sont une composante fondamentale de l’Iran ». Si son discours avait une base séparatiste ou nationaliste, il lui aurait été absolument impossible d’accéder à cette fonction depuis le cœur même du système.

Cet article a été publié pour la première fois le 10 juillet 2024 dans le journal Yeni Şafak.
