Lorsqu’on examine les activités et les déclarations passées de Pezeshkian, on constate que son profil se distingue de celui des autres présidents qui l’ont précédé. Dans ce contexte, on peut aussi dire qu’il pourrait exercer la présidence d’une manière relativement « différente » et qu’il a le potentiel pour prendre des initiatives inhabituelles. Parmi ses objectifs de politique étrangère figurent le rétablissement des liens avec la diaspora iranienne à l’étranger, la prévention de l’émigration et l’encouragement des retours au pays.

Les élections à l’Assemblée consultative islamique et à l’Assemblée des experts venaient à peine de s’achever en Iran, et le président du Parlement n’avait même pas encore été élu, lorsqu’Ebrahim Raïssi et la délégation qui l’accompagnait ont perdu la vie dans un accident. Ainsi, alors qu’il venait tout juste de sortir d’un scrutin, l’Iran s’est retrouvé face à un autre rendez-vous électoral. Dès la fin du deuil décrété pour Ebrahim Raïssi et les membres de la délégation morts avec lui, le pays a connu une campagne électorale intense. Le Conseil des gardiens de la Constitution a approuvé six candidatures au total, cinq issues du camp conservateur et une du camp réformateur. Parmi ces candidats, Mohammad Bagher Ghalibaf était considéré par de nombreux spécialistes comme la figure la plus en vue. Les résultats n’ont pourtant pas confirmé cette attente. Lors du scrutin, qui s’est prolongé par un second tour, le candidat réformateur Massoud Pezeshkian a obtenu 53,6 % des 30,5 millions de voix, devançant son rival Saïd Jalili, crédité de 44,3 %, et est devenu le nouveau président de l’Iran.
Le taux de participation a été un autre élément marquant de ces élections. Au premier tour, il est resté inférieur à 40 %, faisant de ce scrutin celui à la participation la plus faible de l’histoire de la République islamique d’Iran. Au second tour, la participation a atteint 49,8 %. Malgré ces faibles taux, une tâche difficile attend Pezeshkian, vainqueur du scrutin. Le nouveau président, qui aura bientôt 70 ans, est en réalité chirurgien cardiaque. Ancien ministre de la Santé sous Mohammad Khatami, il apparaît comme une personnalité expérimentée de la politique iranienne. Il entre en fonction à un moment où, selon les chiffres officiels, l’inflation dépasse 40 % depuis trois années consécutives en Iran. Ses discours montrent qu’il entend utiliser la politique étrangère comme un instrument pour résoudre ces problèmes économiques.
Un nouveau profil dans la politique étrangère iranienne
La République islamique d’Iran a, dans l’ensemble, une conception peu souple de la politique étrangère, fermée aux changements radicaux. Au-delà des raisons idéologiques, cela tient aussi à d’autres facteurs, comme les événements historiques et les contraintes géopolitiques. L’importance du pouvoir de l’ayatollah Khamenei et de l’influence de sa conception de la politique étrangère réduit la marge de manœuvre des gouvernements successifs. Au vu des messages adressés par Pezeshkian durant la semaine qui a suivi l’élection, il apparaît que lui non plus ne s’écartera pas de cette approche. Le soutien qu’il a souligné lors de son entretien téléphonique avec Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, ainsi que son appel à un dialogue constructif et à la coopération avec le monde arabe en sont des exemples. Pourtant, lorsqu’on examine ses activités et ses déclarations passées, on constate que son profil se distingue de celui des autres présidents qui l’ont précédé. Dans ce contexte, on peut aussi dire qu’il pourrait exercer la présidence d’une manière relativement « différente » et qu’il a le potentiel pour prendre des initiatives inhabituelles.
Parmi les objectifs de politique étrangère de Pezeshkian figurent le rétablissement des liens avec la diaspora iranienne à l’étranger, la prévention de l’émigration et l’encouragement des retours au pays. Durant sa campagne, il a souvent présenté la fuite des cerveaux comme l’un des plus grands problèmes du pays et affirmé vouloir l’empêcher et faire revenir les compétences parties à l’étranger. « Je souhaite créer un environnement dans lequel les citoyens puissent vivre sans inquiétude et, en prévenant l’émigration, encourager les Iraniens de l’étranger à rentrer au pays », a-t-il déclaré. On peut penser qu’il recherchera la stabilité en politique étrangère afin de surmonter les difficultés tant économiques que sociales. Cela peut se comparer à un médecin qui, avant d’administrer au patient le traitement qui le guérira, cherche d’abord à stabiliser son état pour qu’il ne se dégrade pas davantage. Avant d’inverser le déclin de l’économie et de la structure sociale iraniennes pour les orienter vers une amélioration, le gouvernement Pezeshkian aura pour priorité d’enrayer la détérioration actuelle. Ses choix de politique étrangère iront eux aussi dans ce sens, dans la mesure où la conjoncture le permettra.
Durant la campagne électorale, ses opposants comme une partie de la presse iranienne l’ont qualifié de « troisième gouvernement Rohani », en raison des personnalités qui l’entouraient. L’une des principales raisons de cette étiquette est le rôle très actif joué dans la campagne par l’ancien ministre des Affaires étrangères Javad Zarif. Si l’on tient pour certain que Zarif ne sera pas ministre des Affaires étrangères du nouveau gouvernement, il pourrait occuper un poste lui permettant d’influencer les choix de politique étrangère de celui-ci. On envisagera probablement pour lui une fonction ne nécessitant pas de vote de confiance du Parlement, contrôlé par les conservateurs. Si son influence est à la hauteur des attentes, la diplomatie occupera une place centrale sous Pezeshkian pour alléger les sanctions et redresser l’économie iranienne.
Par ailleurs, Pezeshkian a beaucoup parlé de l’importance de la diplomatie pendant sa campagne. Il a critiqué tout au long de celle-ci les grands slogans ambitieux employés en politique étrangère, qui ne profitent pas au portefeuille du peuple iranien. Autrement dit, selon lui, il faut privilégier des politiques pratiques et utiles à la population plutôt que de grands slogans ambitieux en politique étrangère. Durant sa campagne, il a déclaré qu’il éviterait les slogans vidant les poches des citoyens et prendrait des mesures de politique étrangère améliorant leur vie. Dans ce contexte, ses priorités comprennent la renégociation de l’accord nucléaire de 2015 et la réduction des tensions avec l’Occident. Malgré les doutes sur la manière d’y parvenir face à l’opposition du camp conservateur et aux opinions contraires au sein de l’establishment, on peut attendre des décideurs iraniens, durant cette nouvelle période, une politique plus souple et plus ouverte au dialogue que sous Raïssi. Si cet argument semble contredire celui de « l’immuabilité de la politique étrangère iranienne », il existe ici une distinction. Il s’agit de l’immuabilité des grandes lignes de la politique étrangère iranienne. La question essentielle est toutefois de savoir « comment » cette politique sera menée. Contrairement à la perspective sécuritaire qui a pris de l’importance en Iran ces dernières années, Pezeshkian considère la politique étrangère et la politique intérieure comme un tout et voit dans des mesures extérieures rationnelles la voie vers une amélioration du bien-être.
Une politique donnant la priorité à l’Iran
Dans le prolongement de la politique suivie par l’Iran ces dernières années, le maintien de bonnes relations avec la Russie et la Chine figure aussi parmi les priorités extérieures de Pezeshkian. Il a déclaré : « La Russie est un ami et un partenaire de coopération de l’Iran. Dans mon programme de politique étrangère, l’approfondissement et l’élargissement des relations avec la Russie et la Chine, ainsi que le développement des relations avec la région asiatique dans son ensemble, sont définis comme des priorités. » On peut dire qu’il cherchera à renforcer la participation active de l’Iran aux plateformes multilatérales comme les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai, et à élargir ses relations économiques et commerciales en développant la coopération avec l’Union économique eurasiatique.
Ses déclarations montrent que Pezeshkian rejette une approche à « option unique » en politique étrangère et vise des relations équilibrées avec tous les pays. Il a clairement exposé sa position en affirmant : « La République islamique d’Iran s’oppose aux politiques unilatérales et soutient une approche multilatérale. » Cette approche pourrait permettre à l’Iran d’adopter une position plus souple et plus efficace sur la scène internationale. L’adhésion de Pezeshkian à la théorie de la « région forte » montre sa volonté de renforcer la coopération avec les pays voisins et de favoriser le développement régional. Cette stratégie vise à soutenir la croissance économique tout en renforçant la sécurité régionale. Dans ce contexte, il continuera à rechercher la coopération dans ses relations avec la Turquie, dans la mesure où les conditions et la conjoncture le permettront. L’un des obstacles viendra de ses rivaux politiques intérieurs, qui l’accusent de panturquisme et de séparatisme.
Au sujet de l’accord nucléaire, Pezeshkian a déclaré : « L’accord nucléaire est un accord international et un document approuvé par les Nations unies. Mon programme consistera à œuvrer pour que l’autre partie revienne au plus vite à ses engagements et que les sanctions soient levées. » Comme indiqué plus haut, il considère que les problèmes économiques et sociaux sont liés à la politique étrangère. Au vu de l’ampleur des répercussions sociales et économiques des pressions exercées sur l’Iran dans le dossier nucléaire, on peut estimer qu’il recherchera là aussi une « voie médiane ». Cependant, compte tenu à la fois du prix payé par l’Iran et du chemin parcouru dans l’enrichissement de l’uranium, on peut dire que l’Iran voudra faire beaucoup moins de concessions.
L’économie comme priorité
Un autre élément important de la vision extérieure de Pezeshkian est le renforcement de la légitimité de « l’axe de la résistance » sur la scène internationale. Par une diplomatie forte, il entend faire reconnaître ce mouvement, dans les instances internationales, comme un « mouvement libérateur ». Cette position s’inscrit elle aussi dans la continuité de la politique étrangère traditionnelle de l’Iran. En qualifiant Qassem Soleimani de « source de fierté nationale et d’épine dans l’œil des ennemis », Pezeshkian expose aussi clairement sa position sur les politiques régionales.
À la lumière de tous ces éléments, on comprend que Pezeshkian donnera la priorité à l’économie dans presque tous les domaines. Il reste néanmoins évident qu’il existe des limites et qu’il devra jouer à l’intérieur de celles-ci. Compte tenu de sa personnalité singulière, la probabilité qu’il entre en conflit avec les institutions et les composantes du système est loin d’être négligeable. La question essentielle est alors l’attitude qu’il adoptera à l’égard du système après ces désaccords. Cela rappelle inévitablement les comportements d’Ahmadinejad, surtout durant son second mandat, et les événements de cette période. Il est difficile de dire aujourd’hui si Pezeshkian deviendra un second Ahmadinejad, mais on peut dire qu’il suivra une voie qui lui est propre en politique étrangère sans en modifier la ligne générale.
Cet article a été publié pour la première fois dans Kriter le 17 juillet 2024.
