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Les récentes manifestations en Iran

Oral Toğa24 mars 20233 min de lecture

Depuis quelques années, l’Iran fait face à une série de crises de plus en plus aiguës. Non seulement ces crises ne sont pas indépendantes les unes des autres, mais chacune présente aussi une structure complexe, difficile à expliquer simplement. Les négociations nucléaires, par exemple, qui se poursuivent depuis des années avec des hauts et des bas, constituent déjà une question à part entière. Dans ce contexte, les embargos imposés à l’Iran tout au long de ce processus et les pressions économiques exercées sur le pays se font sentir chaque jour davantage dans toutes les couches de la société. De même, le climat de méfiance réciproque entre les acteurs des relations internationales, né des embargos et du retrait américain de l’accord sur le nucléaire, se répercute sur les processus d’élaboration des politiques dans le pays.

Face à la hausse astronomique des prix en l’espace de quelques années et à l’érosion quotidienne du pouvoir d’achat, des groupes issus de diverses professions et couches sociales ont commencé à manifester en Iran. Des mobilisations telles que les protestations contre les hausses du prix de l’essence ou les manifestations d’enseignants de différentes ampleurs organisées tout au long de 2020 dans plusieurs provinces, notamment à Ispahan, se sont en réalité poursuivies jusqu’à aujourd’hui, avec une intensité variable. Avec les manifestations provoquées l’an dernier par la crise de l’eau, en particulier au Khouzistan, la gouvernance de l’eau est elle aussi devenue l’un des graves dossiers auxquels le gouvernement d’Ebrahim Raïssi doit faire face.

Depuis le début du mois de mai, des manifestations ont commencé à se multiplier dans différentes villes, après la décision du gouvernement de supprimer les subventions aux denrées alimentaires. Au moins cinq personnes ont perdu la vie à la suite des interventions des forces de sécurité contre ces manifestations. Dans le même temps, l’effondrement d’un immeuble de dix étages au Khouzistan a fait plus de 40 morts, remettant les négligences et la corruption dans le pays au centre des préoccupations de la société.

L’Iran se trouve aujourd’hui dans une situation que l’on pourrait décrire comme la conjonction de tous ces éléments. Cette fois, il ne s’agit toutefois pas d’une manifestation de masse autour d’un sujet précis. Aux événements énumérés plus haut s’ajoute la mobilisation dans la rue de groupes professionnels déjà insatisfaits de leur situation, entraînant le pays dans une spirale de manifestations de masse à plusieurs niveaux et dispersées. Des syndicats ouvriers aux retraités, des commerçants du bazar aux enseignants et même aux vendeurs de téléphones portables, des personnes appartenant à de nombreuses professions sont descendues dans la rue pour faire valoir leurs droits. Le 15 juin, par exemple, des propriétaires de boutiques de téléphonie mobile ont défilé à Najafabad, dans la province d’Ispahan, affirmant que l’instabilité des politiques monétaires et la dépréciation du toman face au dollar les avaient mis en difficulté et contraints à fermer boutique. Des manifestations similaires ont eu lieu à Arak, Kazeroun et Minab. De même, malgré toutes les mesures sévères prises par le gouvernement et les forces de l’ordre, les enseignants sont descendus dans la rue dans de nombreuses régions du pays pour défendre leurs droits professionnels et réclamer une amélioration de leurs salaires.
L’absence d’une mobilisation unifiée et la diversité des revendications, même si elles découlent de causes semblables, constituent des facteurs qui mettent le gouvernement iranien en grande difficulté. Face à ces manifestations aussi étendues que multiformes, les forces de l’ordre prennent des mesures très sévères et procèdent à de nombreuses arrestations. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a publié un rapport à ce sujet et exprimé ses inquiétudes quant aux violations des droits qui pourraient se produire.

La faible participation à la dernière élection présidentielle peut s’expliquer par la perte de confiance de la population dans la capacité des élections à changer quoi que ce soit. Dans ce contexte, l’incapacité du gouvernement Raïssi à tenir ses promesses électorales de résister aux sanctions économiques et d’améliorer les conditions de vie, l’absence de progrès concernant l’accord sur le nucléaire, les effets négatifs sur le moral de la société des assassinats commis dans le pays et d’événements comme l’effondrement de l’immeuble à Abadan, ainsi que les impasses économiques, nourrissent ce désespoir et poussent les gens dans la rue. Le même rapport des Nations unies indique d’ailleurs que « faute de voies de participation significative en Iran, les manifestations pacifiques sont le seul moyen pour les individus et les groupes de s’exprimer ».

Au vu de la situation actuelle, on peut prévoir que ces manifestations se poursuivront, mais il est bien difficile d’anticiper le degré de violence que pourraient atteindre les affrontements. Si les autorités établies les envisagent à travers le prisme des événements récents révélant des failles de sécurité, elles pourraient considérer l’ensemble de ces manifestations comme l’œuvre d’agents d’influence, ce qui pourrait faire obstacle à la satisfaction des revendications de la population. Il est clair qu’une telle approche face à des manifestations au cours desquelles des slogans hostiles au système commencent déjà à être scandés par endroits aggraverait encore les impasses actuelles.


Cet article a été publié pour la première fois le 22 juin 2022 au Centre d’études iraniennes (İRAM).

Lien : https://www.iramcenter.org/iranda-son-gunlerde-yasanan-protestolar-763