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L’Iran ne répondra pas à l’assassinat de Haniyeh d’une manière susceptible de provoquer une guerre

Oral Toğa4 août 20243 min de lecture

Le conflit entre l’Iran et Israël n’a cessé d’occuper l’actualité depuis un an. Le processus engagé par l’opération « Déluge d’al-Aqsa » s’est encore compliqué avec les attaques des milices houthies soutenues par l’Iran au Yémen. À la suite de ces développements, une série d’attaques israéliennes en décembre a coûté la vie à Seyyed Razi Moussavi, commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Après l’attaque israélienne contre l’ambassade d’Iran à Damas, la tension a pris une autre dimension et l’Iran a répondu à cette attaque contre sa représentation diplomatique en frappant directement Israël. Même si, dans les faits, elle n’a pas infligé de lourdes pertes à Israël, cette attaque revêt une importance particulière parce qu’elle a été menée directement depuis l’Iran.

La vie politique intérieure iranienne a, elle aussi, été intense durant cette période. Dans un pays aux prises avec de nombreux problèmes, de la crise du logement à celle de l’eau, des élections législatives se sont tenues en deux tours, en mars et en mai. Exactement neuf jours après le second tour du 10 mai, le président iranien Ebrahim Raïssi, qui occupait une place majeure dans la politique du pays et dont on pensait qu’il deviendrait un jour Guide suprême, et le ministre des Affaires étrangères Hossein Amir-Abdollahian sont morts dans la chute de l’hélicoptère qui les transportait. L’Iran est ainsi entré dans un nouveau processus électoral.

L’élection présidentielle a donné lieu à des développements particulièrement intéressants. Alors que de nombreuses personnalités importantes avaient déposé leur candidature, le Conseil des gardiens de la Constitution n’a approuvé que six candidats. Parmi eux figuraient, aux côtés de personnalités conservatrices de premier plan comme Mohammad Bagher Ghalibaf et Saïd Jalili, Massoud Pezeshkian, dont la candidature avait auparavant été rejetée par ce même Conseil. À l’issue d’un processus électoral riche en surprises, Massoud Pezeshkian est devenu le nouveau président iranien. Sa décision de charger l’ancien ministre des Affaires étrangères Javad Zarif, très critiqué politiquement, surtout par le camp conservateur, de constituer son gouvernement a suscité la controverse. Au moment de la cérémonie de prestation de serment, alors que la composition du nouveau gouvernement n’était pas encore connue, Massoud Pezeshkian a prêté serment et pris ses fonctions. La nuit du même jour, Ismaïl Haniyeh, chef de la branche politique du Hamas invité à la cérémonie, a été assassiné dans la chambre où il séjournait à Téhéran.

Quels messages Israël voulait-il adresser ?

La mort de Haniyeh ne constitue pas seulement un assassinat : elle revêt aussi la forme d’un message à plusieurs niveaux qu’Israël souhaitait adresser à la région, et particulièrement à l’Iran. Haniyeh était une figure importante de la « liste des personnes à abattre » qu’Israël avait précédemment rendue publique. La réalisation de cet assassinat sur le territoire iranien renforce encore la portée symbolique de l’événement. Tout d’abord, les décideurs israéliens soulignaient depuis longtemps que tous les groupes de la région devaient prendre leurs distances avec l’Iran, ne pas lui faire confiance et mettre fin à leur coopération avec lui. De nombreux comptes israéliens sur les réseaux sociaux ont également présenté cet événement comme « une conséquence du rapprochement avec l’Iran ».

Un autre objectif de l’assassinat est de prendre l’ascendant psychologique en reléguant l’Iran au rang de pays « incapable de protéger ses invités, même sur son propre territoire ». Cet événement a mis au jour la faiblesse de l’infrastructure sécuritaire iranienne tout en portant un coup sérieux à la capacité de dissuasion du pays. Les membres du « front de résistance » venus aux funérailles d’Ebrahim Raïssi avaient, eux aussi, tenu une réunion de deux jours. Après cet assassinat, il ne sera plus possible de renouveler une telle réunion avec le même degré d’ouverture. Le moment choisi pour l’assassinat revêt une grande importance. Le fait que l’opération ait été menée après une cérémonie à participation internationale peut en effet s’interpréter comme une tentative d’Israël de démontrer à nouveau sa capacité de dissuasion. En adressant une menace indirecte aux participants, cette initiative pourrait avoir visé à renforcer l’idée que l’Iran n’est pas un pays sûr.

Par ailleurs, le fait que Haniyeh ait été une figure clé dans la conduite des pourparlers de paix constitue une autre dimension importante de l’événement. Cette action contre une personnalité qui menait des négociations de paix donne des indications claires sur la façon dont Israël envisage le processus de paix. Elle véhicule aussi de nombreux autres messages : Israël ne souhaite ni la paix ni un cessez-le-feu, entend poursuivre ses actions et ne craint pas une montée des tensions avec l’Iran.

Enfin, par sa nature, cet assassinat a renforcé l’idée que la mort d’Ebrahim Raïssi était également un assassinat. Une opération menée contre une personnalité aussi haut placée que Haniyeh avec une précision que l’on pourrait qualifier de « chirurgicale » aurait tout aussi bien pu être réalisée contre l’hélicoptère de Raïssi. De nombreuses questions sur l’accident de Raïssi attendent encore des éclaircissements et les autorités iraniennes n’ont communiqué de détails ni sur l’assassinat de Haniyeh ni sur l’accident d’hélicoptère.

Quelle pourrait être la réponse de l’Iran ?

À en juger par la presse iranienne, les élites du pays considèrent depuis le début tous ces événements comme un piège destiné à l’empêcher d’accéder à une capacité nucléaire. L’Iran sait en effet qu’il obtiendra une forme d’immunité dès qu’il accédera à la technologie de l’arme nucléaire. En attendant de bénéficier de cette immunité, il répond à toutes ces attaques sur le ton le plus mesuré possible. L’Iran répondra également à cette attaque, mais de façon à éviter de déclencher une guerre. Il n’avait pas non plus réagi immédiatement à l’attaque contre son ambassade à Damas : après une période de propagande, il avait riposté en frappant directement Israël, quoique de manière peu intense. Sa réaction à cette attaque pourrait être similaire. Il pourrait aussi chercher à répondre par l’intermédiaire de ses réseaux de forces par procuration. Toutefois, tant sa stratégie consistant à éviter la guerre à moins de subir une attaque directe que sa conviction de devoir patienter jusqu’à l’acquisition d’une capacité nucléaire rendent très probable une réponse en deçà des attentes de fermeté qu’il a lui-même suscitées.

Enfin, en assassinant Haniyeh, Israël a porté un coup qui a gravement entamé la crédibilité de l’Iran, sa dissuasion et son honneur en tant qu’État. L’Iran doit déployer des stratégies distinctes pour rétablir chacun de ces éléments. Afin de restaurer son « charisme » et son pouvoir de contrainte sur les autres groupes présents sur le terrain, il pourrait souhaiter apporter une réponse ferme ou la diversifier en l’étalant dans le temps.


Cet article a été publié pour la première fois le 4 août 2024 dans Perspektif.