
Alors que Netanyahu convainc l’opinion israélienne et l’administration américaine de faire la guerre à l’Iran, nul ne peut savoir « pour qui sonnera le glas » à l’issue d’une telle escalade.
En 1992, alors qu’il était député à la Knesset et âgé de 42 ans, Benjamin Netanyahu s’inquiétait déjà de la menace nucléaire iranienne : « L’Iran est sur le point de produire une arme nucléaire dans un délai de trois à cinq ans, et cette menace doit être éradiquée par un front international dirigé par les États-Unis. » En 1995, il évoquait dans son livre la menace nucléaire iranienne, soulignant qu’il s’agissait d’une question vitale pour Israël. Un an plus tard, il accédait au pouvoir pour la première fois.
La carrière politique du Premier ministre israélien est marquée par un discours centré sur la sécurité. Dans un pays comme Israël, où les préoccupations sécuritaires sont fortes, cela n’a rien d’inhabituel. Ce qui distingue Netanyahu, c’est toutefois sa focalisation constante sur l’Iran, le Hamas et la Palestine, ainsi que sa personnalisation du message : « Moi seul peux protéger Israël. » Au point que des rabbins comme Nir Ben Artzi et Moshe Ben Tov prêchent que « Netanyahu doit rester Premier ministre jusqu’à la venue du Messie ». L’an dernier, les images de Netanyahu posant à la Knesset avec le livre du rabbin Schneerson, dirigeant du mouvement Loubavitch, et les affirmations selon lesquelles celui-ci aurait prophétisé trente ans auparavant que Netanyahu « deviendrait Premier ministre d’Israël et remettrait sa charge au Messie » ont ajouté une dimension apocalyptique au climat de guerre en Israël. Le fait que son frère soit un héros national israélien et son père une figure importante du sionisme révisionniste rend la situation plus mystique encore. Le sionisme révisionniste soutient, pour l’essentiel, que les droits des Juifs ne peuvent être protégés que par la force, qu’une réconciliation avec les Arabes est impossible et que l’État juif englobe tous les territoires historiques d’Eretz Israël. Tous ces arguments s’accordent assez bien avec les politiques de Netanyahu.
Tout au long de ses quarante années de carrière politique, l’insistance de Netanyahu sur les « quelques dernières années » qui resteraient avant que l’Iran ne devienne une menace nucléaire lui a valu des critiques, notamment de ses rivaux politiques, qui l’accusent d’exploiter ce dossier pour consolider son pouvoir. Il paraît pourtant aujourd’hui plus près que jamais d’atteindre cet objectif. Au cours des trente dernières années, trois obstacles ont freiné ses initiatives offensives contre les capacités nucléaires iraniennes : convaincre la bureaucratie et l’opinion intérieure, convaincre les États-Unis et convaincre la communauté internationale.
On sait qu’en 2010-2011, Netanyahu et le ministre de la Défense Ehud Barak ont ordonné à l’armée de se préparer à frapper l’Iran. La décision de mettre l’armée de l’air israélienne en état d’alerte pour une frappe aérienne à longue distance a été prise avec un petit groupe de conseillers au sein de l’appareil de sécurité. Le chef d’état-major Gabi Ashkenazi et le directeur du Mossad Meir Dagan, entre autres, s’y sont toutefois opposés, qualifiant une telle opération de « décision de guerre illégale » alors que les préparatifs militaires nécessaires n’étaient pas achevés. Netanyahu a été contraint de reculer. On sait aussi que les États-Unis l’ont retenu à plusieurs reprises.
Les projets d’un va-t-en-guerre
Aujourd’hui, un large consensus unit gouvernement et opposition en Israël sur le caractère inacceptable de l’acquisition d’armes nucléaires par l’Iran. Le discours selon lequel « nous frapperons seuls s’il le faut » trouve un écho dans la société, et les événements d’octobre ont renforcé cette détermination. La menace lancée par Netanyahu à l’ONU, « Si vous nous frappez, nous vous frapperons », a dépassé le stade de la rhétorique et a été mise à exécution. Elle a donné aux Israéliens la conviction qu’ils pouvaient se défendre et agir de manière préemptive si nécessaire. Une part importante des sondages d’opinion et des médias soutient une action unilatérale israélienne en cas d’échec de la diplomatie et si l’Iran atteint le seuil nucléaire. L’attaque directe de l’Iran, notamment, a fait naître l’idée qu’« il n’y a plus rien à craindre : s’ils l’ont fait, nous pouvons le faire aussi ». Tout cela montre que Netanyahu a largement réussi à faire partager cette préoccupation à la société.
Les difficultés bureaucratiques constituaient un autre obstacle pour Netanyahu. Comme indiqué plus haut, les mesures qu’il souhaitait prendre se heurtaient à la politique intérieure et à la bureaucratie. Acculé avant les attaques du 7 octobre, il s’en est servi comme d’un puissant levier et a commencé à prendre des mesures radicales pour laisser l’héritage politique de celui qui aurait réglé les « problèmes » de Gaza, du Hamas, du Hezbollah, si possible de la Cisjordanie, et de l’Iran. Dans ce processus, il a pratiquement écrasé tous ceux qui lui barraient la route, sans égard pour la politique intérieure. Le chef d’état-major qu’il vient de nommer, Eyal Zamir, a fait de 2025 une « année de guerre » et annoncé qu’une attention particulière serait accordée à Gaza et à l’Iran. Le rapport publié par Zamir en 2022 pour le Washington Institute, intitulé « Countering Iran's Regional Strategy: A Long-Term, Comprehensive Approach », mérite tout particulièrement l’attention. Toutes les mesures qu’il y proposait ont été prises après le 7 octobre.
Enfin, Israël a largement neutralisé le Hamas au sud et le Hezbollah au nord. Les frappes de l’armée de l’air israélienne et de l’US Air Force au Yémen servent d’« exercices » pour des attaques à longue distance. Tel-Aviv et Sanaa sont séparées par 2 000 kilomètres, un peu plus de 1 240 miles, contre 1 500 kilomètres entre Tel-Aviv et Téhéran.
Frapper avant d’être frappé
Lors du premier mandat de Donald Trump, les États-Unis se sont alignés sur la position souhaitée par Netanyahu, et des mesures radicales ont été prises : retrait de l’accord nucléaire, reconnaissance de Jérusalem comme capitale et assassinats de Qassem Soleimani et de Mohsen Fakhrizadeh. La question fondamentale est la suivante : qu’est-ce qui a changé entre hier et aujourd’hui qui pousserait Trump à s’écarter de sa ligne de 2018-2020 ? Autrement dit, la thèse défendue par Netanyahu depuis 1992, selon laquelle « cela ne peut se faire sans les États-Unis », semble se vérifier. L’administration américaine menace désormais ouvertement l’Iran d’une intervention militaire. Les objections et l’opposition intérieures en Israël semblent n’avoir aucune importance aux yeux du gouvernement Netanyahu. Celui-ci se trouve donc face au troisième et dernier obstacle : convaincre la communauté internationale.
Les discours de Netanyahu à l’ONU visaient aussi à convaincre la communauté internationale que l’Iran ne respecterait pas les négociations nucléaires et que la diplomatie n’était « pas une voie ». La révélation de documents nucléaires dont Netanyahu avait annoncé en 2018 qu’ils avaient été sortis clandestinement d’Iran. Son insistance à présenter l’Iran comme un « menteur » qui ne renonçait pas à ses intentions malgré l’accord revêt une importance diplomatique.
Du point de vue israélien, il faut à ce stade s’assurer que la Russie ne soutiendra pas l’Iran. Les récents développements en Ukraine sont susceptibles de tenir la Russie à distance de l’Iran. Le gouvernement américain adresse peut-être aussi des recommandations à Moscou à ce sujet. L’opinion iranienne ne fait pas confiance aux Russes sur cette question. Les événements du Karabakh et de Syrie, notamment, ont suscité une vive déception chez les Iraniens.
Quant aux autres acteurs, les pays européens ne semblent pas en mesure de s’impliquer activement à ce stade, en raison de la crise sécuritaire qu’ils traversent. La Chine apporte certes depuis quelque temps un soutien diplomatique et technologique secret à l’Iran face à Israël, mais on peut difficilement s’attendre à la voir intervenir directement sur le terrain militaire lors d’une telle opération. L’Iran donne donc l’image d’un pays qui a perdu ses forces supplétives dans la région, largement perdu son efficacité sur le terrain et qui manque de soutien populaire.
Les Iraniens sont conscients de la menace qui approche. D’un côté, ils font preuve d’une très grande souplesse diplomatique. De l’autre, ils dénoncent les menaces qui leur sont adressées, affirmant qu’« il ne peut y avoir de négociation sous la menace ». Ils répètent en toute occasion ne pas vouloir la guerre, tout en menant des exercices militaires presque chaque semaine. Ces exercices portent tout particulièrement sur la défense aérienne et les forces navales. Les commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) affirment qu’ils ne céderont pas aux menaces et apporteront une réponse claire à toute attaque.
Selon Zamir, le centre de gravité de l’Iran est le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Il estime qu’en frappant ce centre de gravité, le régime se désagrégera de lui-même. De fait, le CGRI domine pratiquement tout le pays et se trouve en conflit avec la sphère politique civile et les institutions, même si cela n’est pas ouvertement affirmé. La figure dominante au sein du CGRI est Mojtaba Khamenei.
Déclencher l’imprévu
La première étape israélienne consistera en des opérations clandestines, comme au Liban. Il est très probable que des assassinats et des sabotages, visant notamment les principales figures du CGRI, se produisent très prochainement. Des informations allant dans ce sens apparaissent d’ailleurs aussi dans les sources ouvertes. De même, les lignes de fracture ethniques peuvent se rompre avec une grande violence dans de nombreuses régions iraniennes, comme à Ourmia. L’inquiétude de l’Iran face aux mouvements panturquistes en son sein est bien connue. Elle explique notamment l’ingénierie électorale ayant porté Massoud Pezeshkian au pouvoir, alors que sa candidature aux législatives avait été frappée d’un veto une semaine avant la mort du défunt président Ebrahim Raïssi, ainsi que l’insistance fréquente sur la distinction entre « turcité iranienne et turcité anatolienne », à travers des événements tels que les commémorations de Tchaldiran.
Quoi qu’il arrive, si des mouvements populaires succèdent au chaos né de la paralysie de l’appareil politique, ou l’inverse, le régime iranien pourrait être sérieusement menacé. Car l’influence de Khamenei et de ceux placés sous ses ordres est connue, tant lors des manifestations de 2009 que de celles liées à Mahsa Amini. La disparition de cette influence pourrait bouleverser entièrement la situation en Iran.
En conclusion, tous les experts s’accordent à dire que le gouvernement Netanyahu ne peut mettre fin aux capacités nucléaires iraniennes en frappant les installations nucléaires. La stratégie fondamentale consiste cependant à paralyser complètement l’Iran en visant directement le régime et en rendant inopérantes toutes ses activités, des missiles balistiques au nucléaire, des forces supplétives aux programmes de drones.
Cette situation pourrait toutefois ouvrir la boîte de Pandore. Si les événements ne se déroulent pas comme prévu et que l’Iran entre dans une guerre totale en mobilisant tous ses moyens, il ne sera peut-être pas en mesure de porter des coups fatals à Israël, mais il amènera des dizaines de milliers d’Israéliens qui jugent déjà leur pays peu sûr à le quitter, poussera les entreprises à retirer leurs investissements et installera, à moyen et long terme, un climat d’insécurité. Netanyahu prend donc un pari immense et ouvre une voie qui pourrait rendre Israël moins sûr. Le plus grand risque étant celui qui n’a pas été calculé, ces mesures menacent l’avenir de toute la région. Comme l’écrivait le célèbre poète John Donne : « Et n’envoie donc jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. »
Cet article a été publié pour la première fois dans le quotidien Daily Sabah le 27 mars 2025.
Lien : https://www.dailysabah.com/opinion/op-ed/netanyahus-nuclear-gamble-the-risks-of-escalation-with-iran
