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Que recherche l’Iran dans sa coopération avec le PKK ?

Oral Toğa11 février 20255 min de lecture

L’Iran ferme les yeux sur les activités du PKK pour contrer la Turquie, en jouant de son influence régionale tout en tenant compte de ses préoccupations de sécurité intérieure.

Les relations entre l’Iran et le PKK remontent à la fin des années 1980. La Turquie a exprimé de vives inquiétudes au sujet de ces liens, qui se sont particulièrement intensifiés dans les années 1990, et a adressé de nombreuses mises en garde à l’Iran. À l’époque, de nombreux articles et analyses étaient consacrés au soutien iranien au PKK. Les autorités turques ont présenté aux responsables iraniens de nombreuses preuves de ce soutien, mais ceux-ci ont contesté l’ensemble de ces documents.

En 1997, la Turquie a lancé une vaste opération transfrontalière contre l’organisation, au cours de laquelle un hélicoptère turc a été abattu. Erol Özkasnak, alors secrétaire général de l’état-major, a annoncé que deux hélicoptères avaient été touchés par des missiles SA-7B de fabrication russe tirés par le PKK, provenant d’Arménie et acheminés dans la région via l’Iran. Le lendemain de cette déclaration, les journaux ont cité un rapport des services de renseignement turcs affirmant : « Le PKK installe des bases le long de la frontière turco-iranienne depuis cinq ans. Des hélicoptères iraniens transportent des militants blessés du PKK vers des hôpitaux en Iran. » Lorsque la Turquie a commencé à brandir la menace d’une guerre, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Alaeddin Boroujerdi, s’est rendu à Ankara les 9 et 10 juillet 1997 pour remettre un message du président Akbar Hachémi Rafsandjani. Il cherchait à rassurer Ankara et à expliquer que, contrairement à ses accusations, l’Iran ne soutenait pas le PKK.

Au début des années 2000, les relations turco-iraniennes se sont réchauffées et les liens entre le PKK et l’Iran ont quitté le devant de la scène. La guerre civile syrienne a toutefois changé la donne, et l’Iran a commencé à renforcer de nouveau ses liens avec les YPG, branche syrienne du PKK. Ces relations ont fini par évoluer vers un partenariat stratégique. Le régime de Bachar al-Assad a fait place aux YPG, branche syrienne du PKK soutenue par les puissances occidentales, et engagé un partage du pouvoir avec elles. À mesure que le PKK et les YPG ont commencé à gouverner l’est de la Syrie, les relations entre l’Iran et le PKK ont pris une autre dimension.

Une perspective différente

L’an dernier, lors d’une conférence de presse le 2 mai, le ministre de la Défense Yaşar Güler a critiqué l’attitude de l’Iran à l’égard du PKK : « Nous disons à nos amis iraniens : “Écoute, mon frère, ils sont passés par ici, ils sont allés là, nous les suivons. Nous les voyons grâce aux drones et aux drones armés.” Nos amis iraniens nous répondent : “Nous avons regardé à cet endroit, il n’y a personne.” Ce n’est pas une attitude agréable. Bien entendu, cela nous dérange. » Cette déclaration publique du ministre rappelle les années 1990.

Pourquoi l’Iran entretient-il donc des relations aussi étendues avec le PKK alors qu’il fait lui-même face à des menaces séparatistes ? On s’attendrait à ce qu’un pays qui souffre du terrorisme et est confronté à des mouvements séparatistes, comme la Turquie, adopte une position similaire et aborde les événements en conséquence. Mais d’autres raisons expliquent l’attitude iranienne.

Les approches de l’Iran et de la Turquie à l’égard des organisations terroristes découlent tout d’abord de différences fondamentales dans leurs structures étatiques et leurs priorités. La Turquie doit, par sa nature même, être tournée vers le commerce et mener une politique qui valorise l’intégration au système international. La stabilité de ses voisins revêt donc une importance stratégique pour Ankara. Pour la même raison, la Turquie préfère des gouvernements centraux solides aux acteurs non étatiques. Même lorsqu’un acteur non étatique s’est enraciné au sein d’un État, elle souhaite qu’il soit, d’une manière ou d’une autre, intégré au gouvernement central et que la fragmentation du pays soit réduite au minimum.

L’Iran adopte une approche plus isolée et davantage centrée sur la sécurité. Il mise avant tout sur ses ressources énergétiques et son importance géopolitique. Il a légitimé les relations avec les acteurs non étatiques au niveau constitutionnel et créé pour ces groupes un fondement juridique au nom du principe consistant à « se tenir aux côtés des opprimés ». Ses relations avec ces acteurs s’inscrivent dans une stratégie systématique remontant à la révolution. Par cette stratégie, il cherche à légitimer sa présence dans la région et dans le monde. Il tente de renforcer sa présence au Moyen-Orient et dans les pays musulmans en affirmant s’opposer à Israël, ainsi qu’en Afrique et en Amérique du Sud en se présentant comme un adversaire de l’impérialisme. Il identifie les besoins de ces organisations et de ces États, formule des propositions adaptées et cherche à renforcer et à contrôler ses relations avec ces organisations non étatiques. Il se dote ainsi d’instruments lui permettant d’influer sur d’autres pays et sur la région.

Alors que l’Iran voit dans l’exploitation de la fragmentation un enjeu stratégique, la Turquie souhaite donc des administrations stables dotées de gouvernements centraux solides. C’est là que se révèle la différence entre leurs perspectives.

Le PKK comme instrument

L’Iran porte un regard similaire sur ses relations avec le PKK, faute de disposer d’un instrument lui permettant d’agir directement sur le territoire turc. Certaines associations et fondations liées à l’Iran ne dépassent pas le stade des activités de propagande, et leur gestion est assurée par des brigades affiliées au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). En revanche, le PKK, organisation engagée depuis de nombreuses années dans un conflit armé actif avec la Turquie, revêt une importance particulière pour Téhéran. L’Iran cherche à faire pression sur la Turquie en accordant au PKK une liberté de mouvement à l’intérieur de ses frontières, à Souleimaniyeh où son influence est forte, ainsi que du côté iranien de Qandil. Il entend ainsi faire pencher les équilibres régionaux en sa faveur et conserver un puissant levier contre la Turquie et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) en Irak. Autrement dit, par l’intermédiaire du PKK, il tente de faire pression sur le PDK et de se ménager une place dans la concurrence régionale en entravant les stratégies régionales turques. En fermant les yeux sur les activités du PKK, il cherche à atténuer l’effet des sanctions et à soutenir l’organisation en lui permettant d’assurer son propre financement.

En contrepartie de tout ce soutien, le PKK et sa branche iranienne, le PJAK, ne mènent aucune activité en Iran et répriment les autres groupes séparatistes kurdes opposés à l’État iranien. Lors des manifestations liées à Mahsa Amini, le PJAK a ainsi déclaré que l’Iran ne devait pas être divisé, présentant cette perspective comme un projet des impérialistes. Par ce soutien, l’Iran assure donc sa sécurité intérieure. En Syrie, notamment avant le changement de régime, le PKK et les YPG lui ont fourni des facilités logistiques, en l’appuyant sur les axes lui permettant d’atteindre Lattaquié et Beyrouth.

Après le changement de régime en Syrie, l’Iran a perdu un espace important. Les élites iraniennes en ont été si irritées que des analystes ont commencé à prôner ouvertement à la télévision une alliance avec le PKK contre la Turquie. De même, outre les coups sévères portés aux forces supplétives iraniennes au cours de l’année écoulée, le changement de régime en Syrie a accru l’importance du PKK et des YPG aux yeux de Téhéran. L’Iran recherche une coopération avec eux pour renforcer son influence en Syrie. Des informations ont d’ailleurs récemment fait état de ses tentatives de leur fournir des armes et des drones. Ses efforts d’acheminement vers l’organisation via Tall Tamr et Tichrine ont échoué à plusieurs reprises en raison des frappes précises de l’artillerie turque.

Par ailleurs, après la mort suspecte du président iranien Ebrahim Raïssi et l’assassinat du chef du Hamas, Ismaïl Haniyeh, l’Iran s’est recentré sur ses vulnérabilités intérieures et s’inquiète désormais davantage des problèmes de sécurité potentiels sur son territoire que des politiques régionales. Voisine importante de l’Iran, la Turquie revêt une importance stratégique dans de nombreux domaines. On peut donc estimer que l’Iran maintiendra ses relations avec le PKK et les YPG à un niveau qui n’entraînera pas de confrontation directe avec la Turquie, sans toutefois y mettre entièrement fin.


Cet article a été publié pour la première fois dans le quotidien Daily Sabah le 31 janvier 2025.

Lien : https://www.dailysabah.com/opinion/op-ed/what-is-iran-seeking-in-its-cooperation-with-pkk