
Les frappes aériennes israéliennes visent à affaiblir l’Iran, à provoquer le chaos intérieur et à étendre la domination régionale d’Israël.
Les frappes aériennes lancées contre l’Iran le 13 juin doivent être replacées dans un plan stratégique plus large et de longue haleine. Après les attaques du 7 octobre, le gouvernement israélien a présenté la situation comme une guerre sur sept fronts et s’est clairement servi de ces attaques comme levier pour déplacer le conflit vers l’Iran. Dès le départ, le gouvernement Netanyahu a pris des mesures pour éroder les capacités iraniennes. Avant le 7 octobre, Israël semblait encerclé par les forces alliées de l’Iran agissant par procuration. En lançant une campagne militaire contre le Hamas, il a neutralisé une menace sur sa frontière sud. Immédiatement après, des opérations clandestines ont commencé à l’intérieur de l’Iran, contraignant Téhéran à adopter une posture plus défensive.
L’accident d’hélicoptère suspect qui a coûté la vie au président iranien Ebrahim Raïssi a sonné l’alarme au sein de l’élite dirigeante iranienne. Anticipant la suite, celle-ci a opté pour un virage politique marqué. Le deuil de Raïssi a été bref et Massoud Pezeshkian, dont la candidature à la présidentielle de 2021 avait été invalidée et qui avait d’abord été écarté des élections législatives avant d’être réintégré, est devenu le nouveau président à la faveur d’une ingénierie électorale manifeste. L’un des aspects les plus frappants de sa campagne a été le retour public de l’ancien ministre des Affaires étrangères Javad Zarif. Autrefois écarté de la vie politique après la fuite d’un enregistrement dans lequel il critiquait le général Qassem Soleimani, du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), Zarif a été de nouveau nommé à des fonctions officielles, signe de la volonté iranienne de reprendre le dialogue avec l’Occident et de réduire les tensions.
Après la victoire de Pezeshkian, les images de son accolade avec son rival conservateur Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, ont fait la une. Le message était clair : réformateurs et conservateurs confondus, l’Iran est uni. Le nouveau gouvernement a rapidement entrepris de se rapprocher de l’Occident, déclarant à plusieurs reprises aux États-Unis et à la communauté internationale que l’Iran ne souhaitait pas la guerre. Israël a néanmoins poursuivi ses frappes, ses objectifs stratégiques n’étant pas encore atteints.
Les objectifs stratégiques d’Israël
Les événements récents n’avaient rien d’une surprise. Les analystes se sont trop concentrés sur le discours changeant du président américain Donald Trump et ont négligé la logique institutionnelle du comportement des États. Les doctrines militaires et les perceptions stratégiques de longue date d’Israël indiquaient clairement cette trajectoire. Au Liban comme au Yémen, chaque action militaire s’inscrivait dans une stratégie plus large visant l’Iran. Cette campagne se déploie depuis au moins 2018.
Le nom même de l’opération israélienne, « Rising Lion », est profondément symbolique. Il renvoie à un verset biblique et évoque l’emblème historique du lion iranien, qui figurait sur le drapeau traditionnel du pays. Le symbole est explicite : Israël manifeste sa volonté de changement systémique en Iran. La notion de paralysie systémique appliquée ici va bien au-delà de la doctrine classique du colonel américain à la retraite John Warden. Elle comprend des composantes hybrides, comme l’exploitation de la colère populaire en tant que multiplicateur de force.
Une intervention directe des États-Unis paraît désormais inévitable. Cela était manifeste depuis des mois. Les mouvements militaires sur le terrain et les exercices de simulation à Tel-Aviv l’indiquaient clairement. La stratégie et l’incohérence des propos de Trump ont entretenu la confusion. À ce stade, les intérêts stratégiques israéliens et américains convergent.
Dynamiques régionales et enjeux intérieurs
Un autre grand objectif stratégique d’Israël est d’étendre son corridor de sécurité régional depuis l’Ouganda et le Soudan du Sud jusqu’à l’Inde. Une fois l’Iran effondré sous la pression systémique, des troubles intérieurs sont à prévoir. Dans ce scénario, le Baloutchistan et le nord-ouest iranien méritent une attention particulière. Limitée géographiquement par l’Himalaya et le Pakistan, l’Inde cherche depuis longtemps un débouché sur le commerce mondial par le territoire iranien, en particulier par le port de Chabahar. Fait notable, les frappes israéliennes ont épargné Chabahar, où les investissements indiens sont les plus concentrés.
Cela permet la constitution d’un corridor stratégique allant de l’Inde au Baloutchistan, traversant le Golfe, puis Israël et la Grèce. Un tel corridor ferait d’Israël un pays entouré d’alliés plutôt que d’ennemis, conformément à une aspiration stratégique ancienne. À l’échelle mondiale, ce corridor a des implications dans la rivalité sino-américaine. Déstabiliser le Baloutchistan pourrait fragiliser les investissements chinois au Pakistan et rendre le port de Gwadar peu sûr et instable.
Dans le même temps, des Kurdes iraniens ayant servi dans les YPG pourraient entrer en action dans la région d’Ourmia, compliquant encore la situation. Les groupes kurdes sont actuellement actifs, chacun cherchant à jouer un rôle dans un éventuel Iran d’après l’effondrement. Si ces groupes lançaient des attaques armées contre les populations turciques de la région, il est peu probable que l’Azerbaïdjan ou la Turquie restent à l’écart. Les dynamiques locales demeurent toutefois incertaines. Le point de tension le plus immédiat est le Baloutchistan.
L’Iran est désormais au bord de l’effondrement systémique. Inverser cette tendance sera extrêmement difficile. Pendant des décennies, le CGRI a dominé la vie politique et économique iranienne, écartant tous les autres acteurs et affaiblissant ainsi les fondements collectifs de la sécurité nationale. La sécurité se construit collectivement ; pourtant, le CGRI a fait obstacle aux investisseurs étrangers pour protéger ses monopoles, tandis que des commandants rivaux se livraient à des luttes de pouvoir internes préjudiciables au pays.
De nouveaux services de renseignement ont été créés alors qu’il en existait déjà un. Des initiatives de politique étrangère ont été menées indépendamment du ministère des Affaires étrangères. Des structures de sécurité intérieure se sont développées parallèlement à celles du ministère de l’Intérieur. Ces compétences qui se chevauchent ont créé de nombreuses zones grises, exploitées par les services de renseignement hostiles pour affaiblir l’Iran de l’intérieur.
Il ne faut toutefois pas sous-estimer le nationalisme iranien. Son évolution reste incertaine, mais de nombreux groupes clandestins pourraient émerger après un effondrement systémique. Pour cette raison, rétablir une autorité politique dans un Iran d’après l’effondrement sera un processus long et incertain.
Cet article a été publié pour la première fois dans le quotidien Daily Sabah le 19 juin 2025.
Lien : https://www.dailysabah.com/opinion/op-ed/pursuit-of-systemic-paralysis-in-iran
