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La menace est plus forte que son exécution

Oral Toğa4 avril 20266 min de lecture

En 1927, lors d’un tournoi d’échecs à New York, le grand maître Aron Nimzowitsch, né en Lettonie, vit son adversaire poser un cigare éteint sur la table. Nimzowitsch, connu pour sa détestation de la fumée de tabac, se précipita auprès du directeur du tournoi pour se plaindre. Celui-ci lui fit remarquer que son adversaire n’avait pas allumé le cigare. « Je le sais, répondit Nimzowitsch, mais il menace de fumer et, en tant que joueur expérimenté, vous devez savoir que la menace est plus forte que son exécution. »

Six ans plus tard, Nimzowitsch formalisa cette idée dans une revue d’échecs danoise. La logique était simple. Une menace non exécutée oblige l’adversaire à se préparer simultanément à toutes ses conséquences possibles. Dès qu’elle est mise à exécution, elle se réduit à un seul problème à gérer. La menace multiplie la pression. Son exécution la limite.

Près d’un siècle plus tard, Washington a fait face à l’Iran ce qu’aucun joueur d’échecs ne s’infligerait jamais. Il a mis à exécution toutes les menaces de son arsenal, l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien de crédible.

Dépenser le capital de dissuasion

La dissuasion fonctionne comme une échelle. Chaque échelon n’a de poids que parce qu’un autre se trouve au-dessus de lui. La menace de sanctions est plus coercitive que les sanctions elles-mêmes, car, une fois celles-ci imposées, la cible en absorbe le coût et s’adapte. La menace d’une action militaire est plus paralysante que l’action militaire elle-même, car, une fois les bombes tombées, la cible ajuste ses calculs en conséquence.

Entre 2018 et 2026, Washington a gravi tous les échelons, brisant chacun derrière lui. Le retrait du JCPOA, le Plan d’action global commun, a supprimé le premier. L’assassinat de Qassem Soleimani a signalé sa volonté d’employer la force létale contre les commandants les plus haut placés. L’opération conjointe avec Israël du 28 février, qui a tué le Guide suprême et dévasté les infrastructures militaires dans 26 provinces, a supprimé le dernier échelon.

L’Iran, ayant encaissé le pire de ce que son adversaire pouvait lui infliger, a désormais moins à craindre. Avant la guerre, il vivait sous la menace des sanctions, des frappes et de la décapitation du régime. Toutes trois se sont matérialisées. De quoi Washington peut-il encore le menacer ?

Le péage de Téhéran

Avant le 28 février, le détroit d’Ormuz était une voie navigable internationale par laquelle transitaient librement quelque 20 % du pétrole et du gaz mondiaux. Depuis des décennies, l’Iran menaçait de le fermer. Pourtant, le détroit est aujourd’hui pratiquement fermé, et l’Iran a fait quelque chose de bien plus lourd de conséquences qu’une simple fermeture. Il en a changé le statut.

Depuis la mi-mars, les navires sont réorientés vers un chenal étroit entre les îles de Qeshm et de Larak, au cœur des eaux territoriales iraniennes. Chaque navire est contrôlé et se voit imposer des droits de passage pouvant atteindre 2 millions de dollars, payés en yuans chinois. Le Parlement iranien prépare une loi pour pérenniser ce dispositif. Parmi les cinq conditions déclarées par l’Iran pour mettre fin à la guerre figure la reconnaissance de sa souveraineté sur le détroit d’Ormuz.

Cette revendication n’existait pas avant le 28 février. Elle a été créée par la guerre elle-même. L’Iran tente de transformer le détroit, de voie navigable internationale, en point d’étranglement générateur de revenus sous contrôle souverain. Qu’il y parvienne ou non, le seul fait qu’il en fasse désormais une position de négociation représente un gain stratégique qui n’existait pas avant la chute de la première bombe.

Pousser les alliés à entrer dans la guerre

Alors que la guerre entre dans sa cinquième semaine, l’équation des coûts s’est retournée contre Washington. Le prix du pétrole a dépassé les 100 dollars le baril. Près de 2 000 navires sont bloqués aux abords du détroit. Les oléoducs de substitution passant par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Irak peuvent, ensemble, acheminer environ 9 millions de barils par jour, contre les 20 millions qui transitent normalement par Ormuz.

Washington a tenté de répartir ces coûts. Il a demandé aux alliés de l’OTAN d’envoyer des navires de guerre pour protéger les pétroliers. Ils ont refusé. Il s’est ensuite tourné vers ses partenaires du Golfe. D’éminents sénateurs républicains ont publiquement demandé pourquoi les États-Unis devraient défendre des partenaires qui refusent de combattre, avertissant qu’« il y aurait des conséquences ». Trump a déclaré aux journalistes que, face aux dégâts causés chez eux par les frappes iraniennes, les alliés du Golfe avaient « insisté pour être impliqués ». Les capitales du Golfe ont nié toute insistance de ce type.

C’est ici que la menace de frapper le réseau électrique iranien devient stratégiquement lisible. Le 22 mars, Trump a lancé un ultimatum de 48 heures, exigeant que l’Iran rouvre le détroit sous peine de destruction de ses centrales électriques. La réponse iranienne visait directement le Golfe. Les gardiens de la révolution ont déclaré qu’ils prendraient pour cibles les centrales fournissant de l’électricité aux bases militaires de toute la région. Le porte-parole de l’armée iranienne a ajouté que les infrastructures énergétiques, les installations de dessalement et les moyens industriels seraient tous frappés. Pour des pays entièrement dépendants de l’eau dessalée, ce serait une menace existentielle.

La logique structurelle est difficile à ignorer. Si Washington ne peut pas persuader les États du Golfe d’entrer volontairement en guerre, frapper le réseau électrique iranien provoquerait presque certainement des représailles iraniennes contre leurs infrastructures, les entraînant dans le conflit par nécessité plutôt que par choix. Délibérée ou résultant de l’enchaînement des événements, la pression exercée sur les capitales du Golfe est restée constante et s’est accentuée. La Turquie a mené une diplomatie intensive pour empêcher précisément cette issue, son ministre des Affaires étrangères se rendant à Riyad, à Abou Dhabi et à Doha pour maintenir le Golfe à l’écart de la guerre.

Trump a repoussé l’échéance à deux reprises, d’abord de cinq jours, puis de 10. Chaque report a amoindri la crédibilité de la menace elle-même. Une menace annoncée et retirée à répétition finit par ne plus fonctionner comme une menace.

La paralysie systémique recherchée par Israël

Le calcul stratégique israélien diverge fondamentalement de celui de Washington. Pour Israël, les destructions déjà infligées à l’Iran représentent un acquis à l’échelle d’une génération, quelle que soit l’issue de la guerre. Plus de 1 700 cibles militaro-industrielles ont été frappées. Les réseaux de défense antiaérienne ont été démantelés. L’installation nucléaire de Natanz a été gravement endommagée. La marine a été largement éliminée.

C’est la paralysie systémique, selon la même logique que celle appliquée par les États-Unis à l’Irak en 1991. Infliger des dommages structurels si profonds que l’État visé ne puisse reconstituer ses capacités militaires pendant une génération. Que les États-Unis atteignent leurs propres objectifs stratégiques est secondaire. Qu’un accord soit conclu est secondaire. La destruction physique constitue un résultat en soi.

De ce point de vue, chaque jour de guerre supplémentaire est un gain net. Israël a déclaré ouvertement que la campagne actuelle visait à éliminer la menace stratégique iranienne « dans un avenir prévisible ». L’incitation n’est pas à se précipiter vers un cessez-le-feu, mais à laisser les blessures s’aggraver.

L’acteur perdant qui ne s’est pas effondré

Pourtant, la phase la plus dangereuse de ce conflit tient peut-être moins à ce qui s’est déjà produit qu’à ce qu’est devenu l’Iran. Celui-ci évolue désormais dans ce que les économistes comportementaux appellent le « domaine des pertes ». Son armée a subi des dommages dévastateurs. Sa direction a été décapitée. Lorsqu’un État entre dans ce domaine, sa prise de décision passe de la préservation à la récupération. Des initiatives plus risquées deviennent justifiables. Le calcul de « ce que nous risquons de perdre » cède la place à celui de « ce que nous pourrions encore récupérer ».

Ce n’est pas le comportement d’un animal acculé frappant aveuglément. L’Iran agit dans un désespoir maîtrisé : il prend des risques qu’il n’aurait jamais pris avant la guerre, tout en maintenant une retenue calculée dans des domaines précis.

La preuve réside dans ce que l’Iran n’a pas fait. Il n’a pas totalement fermé le détroit d’Ormuz ; il l’a redéfini. Il n’a pas activé les Houthis ; il les a maintenus en attente. Il n’a pas lancé d’attaque de saturation maximale contre les infrastructures du Golfe ; il a calibré ses frappes afin de maintenir la pression sans franchir le seuil qui ferait entrer les forces aériennes du Golfe dans la guerre. Chacune de ces retenues représente une menace non exécutée, et chacune de ces menaces multiplie simultanément la pression sur l’ensemble de l’échiquier régional.

Les Houthis ont annoncé à la fin de la semaine dernière qu’ils avaient « le doigt sur la détente » et posé trois conditions à une intervention militaire directe. Ils n’ont pas encore repris leurs attaques contre la navigation en mer Rouge, mais la menace seule a déjà réduit le trafic dans le détroit de Bab el-Mandeb. Ormuz et Bab el-Mandeb sont deux points d’étranglement successifs d’une même artère énergétique. Si tous deux sont bloqués, la route commerciale du Golfe vers l’Europe est entièrement coupée. L’oléoduc de contournement saoudien vers la mer Rouge achemine désormais près de 3 millions de barils par jour, et une trentaine de pétroliers se trouvent à proximité du port de Yanbu, à portée des frappes houthies.

L’Iran comprend le principe de Nimzowitsch. La menace houthie non exécutée oblige tous les acteurs de la région à se prémunir contre cette éventualité. Dès que les Houthis frappent effectivement, la menace se dissout en un seul problème à gérer. Tant qu’elle persiste, elle multiplie simultanément la pression dans tous les calculs.

L’échiquier une fois toutes les menaces épuisées

Lorsque cette guerre prendra fin, l’Iran apportera deux revendications fondamentales à la table des négociations. Premièrement, la garantie qu’il ne sera plus attaqué tous les six mois. Deuxièmement, la levée des sanctions politiques et économiques. Une troisième revendication n’est pas exclue : une forme de reconnaissance internationale du rôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, transformant le péage de guerre en monnaie d’échange permanente. Aucune des deux premières revendications n’existait comme position formelle de négociation avant le 28 février. Toutes ont été créées par la guerre elle-même. Si Washington en concède une seule, l’Iran aura obtenu par la guerre ce qu’il n’aurait jamais pu obtenir par la diplomatie.

Trump, celui qui proférait les menaces, les a toutes mises à exécution et s’est presque privé de toute réserve. L’Iran, celui qui en a subi l’exécution, conserve désormais ses cartes restantes — les Houthis, la vulnérabilité des infrastructures du Golfe, le système de péage d’Ormuz — sans les jouer, et donc puissantes.

Un acteur perdant qui ne s’est pas effondré est le plus dangereux de tous les échiquiers. Il prend des risques qu’il n’aurait jamais pris auparavant, tout en continuant de calculer. Il absorbe des coûts autrefois impensables, tout en gardant des cartes en réserve. Washington a dépensé toutes ses menaces. Téhéran menace toujours de fumer.


Cet article a été publié pour la première fois dans Daily Sabah le 4 avril 2026.