
Le conflit de douze jours qui a éclaté en juin a révélé une évolution cruciale du modèle d’affrontement dans l’ombre qui opposait depuis longtemps l’Iran à Israël, marquant son passage à une phase de confrontation militaire ouverte et conventionnelle. Durant cette période, Israël a mené des frappes simultanées contre les infrastructures nucléaires, les capacités balistiques et les systèmes de commandement et de contrôle militaires iraniens. Ces attaques ne se limitaient pas à dégrader les capacités physiques de l’Iran ; elles visaient aussi à perturber ses processus de décision et à éroder sa capacité à produire des réponses stratégiques.
Dans leur sillage, le vide de puissance régional et l’incertitude accrue qui en ont résulté ont fait de l’engagement diplomatique une nécessité pressante. Dans ce contexte, les rencontres entre l’Iran et les E3 — l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni — organisées à Istanbul se sont imposées comme la première tentative significative de rééquilibrage multilatéral de l’après-conflit. Toutefois, la discrétion de ces discussions met en évidence deux réalités : la persistance d’une méfiance structurelle entre les parties et l’absence d’un cadre de négociation clairement défini. Cette retenue diplomatique peut être interprétée, d’une part, comme un effort préliminaire pour établir une nouvelle base de compromis ; d’autre part, elle suggère une stratégie calibrée visant à maintenir le levier coercitif du mécanisme de rétablissement des sanctions, dit « snapback », tout en étalant les négociations dans le temps.
L’ombre du mécanisme de « snapback »
Défini dans le Plan d’action global commun (JCPOA) de 2015, le mécanisme de « snapback » est une disposition qui ne peut faire l’objet d’un veto et permet le rétablissement automatique des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies si une violation grave par l’Iran de ses obligations nucléaires est constatée. La structure juridique de ce mécanisme permet à toute partie à l’accord de déclencher unilatéralement la procédure en soumettant une allégation formelle de non-respect. À ce titre, il constitue tout au long des négociations une source persistante de pression diplomatique de faible intensité. La menace de son activation, qui planait sur les discussions de fin juillet à Istanbul, a donc servi à la fois d’instrument punitif et de levier stratégique façonnant les paramètres de la négociation. Les E3, en particulier l’Allemagne et la France, y ont fait explicitement référence dans leur discours diplomatique, un signal qui dépassait les préoccupations relatives aux violations techniques. Il traduisait plutôt une tentative plus large d’exercer un contrôle extérieur sur l’orientation stratégique de l’Iran. Maintenir la menace du « snapback » sur la table crée une dynamique de pression liée au temps, qui contraint l’Iran à recalibrer sa position actuelle. Le processus diplomatique devient ainsi non seulement un cadre de négociation, mais aussi un jeu d’attente conditionné par la patience stratégique et une coercition dosée.
Le retour du mécanisme de « snapback » au premier plan en a fait un enjeu décisif non seulement dans l’agenda de politique étrangère de l’Iran, mais aussi dans son équilibre politique intérieur et ses dynamiques institutionnelles. Parmi les élites sécuritaires qui entourent le Guide suprême, notamment au sein du Conseil suprême de sécurité nationale et de la bureaucratie du ministère des Affaires étrangères, le mécanisme est interprété comme une tentative de transformation du système imposée par l’Occident par l’intermédiaire du dossier nucléaire. Elles soutiennent que le « snapback » n’est pas une simple procédure technique, mais un levier stratégique destiné à intervenir directement dans l’orientation générale du régime. À l’inverse, certains décideurs proches d’une approche plus technocratique et pragmatique estiment qu’il est possible de désamorcer le « snapback » par une coopération progressive avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et des mesures symboliques de transparence. Toutefois, cette approche se heurte à une forte résistance dans le cadre institutionnel. La posture récente de l’AIEA a créé un nouveau discours sécuritaire qui entrave l’émergence d’une perspective diplomatique durable en Iran. La perception que Téhéran a de l’Agence est claire, et loin d’être neutre.
Le dilemme de l’Iran
Dans ce contexte, les accusations de l’Iran contre l’AIEA, et en particulier contre son directeur général, Rafael Grossi, méritent l’attention. Les déclarations publiques de Grossi sur les activités nucléaires iraniennes, associées à ses rapports fondés sur des renseignements de source israélienne, ont été perçues à Téhéran comme des violations du principe de neutralité. Les responsables iraniens soutiennent que l’Agence a dépassé son mandat de contrôle technique et est devenue, de fait, un acteur légitimant le mécanisme de « snapback ». La décision du Parlement iranien, fin juin, de suspendre la coopération avec l’Agence montre comment cette méfiance institutionnelle s’est inscrite non seulement dans le discours, mais aussi dans le droit. Ces critiques ont encore affaibli, au sein de la bureaucratie iranienne, les courants diplomatiques favorables à une reprise du dialogue avec Grossi. Les canaux techniques qui déterminent la capacité de négociation extérieure de l’Iran sont ainsi devenus des points de tension politiquement sensibles, susceptibles de déclencher une crise de légitimité à l’intérieur du pays.
Ces divisions internes se sont directement reflétées dans la structure et le ton des discussions entre l’Iran et les E3 à Istanbul. Les rencontres se sont déroulées principalement à l’abri des regards, à un niveau technique et dans un langage symbolique. Cela résultait non seulement de la méfiance à l’égard des autres parties, mais aussi de la nécessité de gérer avec précaution les rapports de force intérieurs de l’Iran. La tension créée par toute perspective de coopération avec l’AIEA a contraint Téhéran à maintenir un discours extérieur cohérent, tout en entretenant une ambiguïté sur le plan de la mise en œuvre. En ce sens, les rencontres d’Istanbul ont moins servi à produire des solutions concrètes qu’à constituer un terrain d’essai où chaque partie évaluait la marge de manœuvre de l’autre et cherchait à préserver sa propre souplesse diplomatique. Le choix de l’Iran de maintenir une participation discrète doit être compris comme un élément d’une stratégie défensive : un effort visant à la fois à contenir les coûts potentiels de la menace du « snapback » pour sa légitimité intérieure et à protéger le domaine de la politique étrangère des ingérences institutionnelles internes.
En conclusion, le regain de gravité de la menace du « snapback » représente non seulement un instrument de coercition diplomatique, mais aussi un risque structurel qui met à l’épreuve les limites de résistance d’un État sortant d’un conflit, déjà fragilisé politiquement et économiquement. L’Iran est simultanément confronté à une crise des infrastructures qui s’aggrave, accentuée par les pénuries d’énergie et d’eau, et à des pressions internes telles qu’une forte inflation, le chômage et un mécontentement populaire généralisé. Dans un tel environnement de pressions hybrides, l’activation du « snapback » entraînerait non seulement le rétablissement des sanctions économiques, mais mettrait aussi durement à l’épreuve la capacité de l’État à maintenir la stabilité sociale, à préserver sa légitimité intérieure et à conserver une souplesse en politique étrangère. C’est là l’une des raisons essentielles pour lesquelles les récents échanges diplomatiques sont restés discrets et inscrits dans un cadre étroit : plutôt que de redéfinir sa posture extérieure, l’Iran se concentre avant tout sur la gestion de ses fragilités internes. Dans ce contexte, le mécanisme de « snapback » doit être considéré non comme un simple point de négociation, mais comme un seuil stratégique susceptible d’institutionnaliser la crise.
Cet article a été publié pour la première fois dans le journal Daily Sabah le 5 août 2025.
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