
Le 30 septembre, jour où les États-Unis ont achevé leur retrait militaire d’Irak, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a publié un communiqué de victoire. « L’Amérique est partie, ni par la négociation ni en nous faisant une faveur », proclamait-il, présentant ce départ comme la première étape de la vengeance de Qassem Soleimani et d’Abou Mahdi al-Mouhandis. Le message s’adressait toutefois autant à l’intérieur qu’à l’étranger. Il intervenait la semaine même où le président américain Donald Trump avait rejeté la feuille de route présentée aux Nations unies par le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi. Ce calendrier suggère une volonté de montrer au camp favorable à la négociation en Iran que la résistance paie. Le retrait suivait pourtant un calendrier convenu entre Bagdad et Washington.
En septembre 2024, les deux gouvernements avaient convenu d’un calendrier en deux phases prévoyant la fin de la mission de la coalition dans l’Irak fédéral en septembre 2025, puis dans les bases du nord un an plus tard. Le jour du retrait, Trump a écrit qu’il avait « refusé de laisser une présence temporaire devenir permanente ». Le paysage politique de Bagdad avait lui aussi changé dans les mois précédant le retrait, sous l’effet notamment de la pression américaine. La candidature de Nouri al-Maliki avait été abandonnée plus tôt dans l’année après la menace de Trump de suspendre la coopération sécuritaire, et les branches politiques de six groupes désignés par les États-Unis avaient été écartées du gouvernement. En juillet, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth avait lié la coopération commerciale et militaire au désarmement des groupes armés. Trump a décrit le Premier ministre Ali al-Zaidi comme « quelqu’un que j’ai soutenu dès le départ ».
Bagdad poursuit, pour sa part, la centralisation. Devant l’Assemblée générale des Nations unies, al-Zaidi a déclaré que les décisions de guerre et de paix appartiennent au seul État. Il a également affirmé que le retrait américain ne laissait « aucune justification ni nécessité pour une quelconque résistance » et qu’il n’accepterait pas « un État dans l’État ». En juin, un comité a été constitué pour séparer entièrement les Forces de mobilisation populaire (FMP) des partis et des factions armées. Moqtada al-Sadr a remis sa branche armée à l’État, et Asaïb Ahl al-Haq a commencé à livrer ses armes lourdes et moyennes. Les réfractaires se réduisent désormais à un petit noyau dirigé par les Kataëb Hezbollah et le Harakat al-Noujaba. Cette tendance s’étend aussi à la région du Kurdistan, où il se dit que les récentes initiatives de Bafel Talabani, plus favorables à Bagdad, pourraient rouvrir la question de son statut actuel.
Pour l’Iran, ce changement met à l’épreuve une influence bien antérieure à 2003. Dès les années 1980, Téhéran a accueilli le Conseil suprême de la révolution islamique en Irak et sa branche armée, la brigade Badr, tout en cultivant des liens avec les groupes d’opposition chiites et kurdes. Tant que Saddam Hussein était au pouvoir, ces réseaux demeuraient cependant en dehors de l’État. Sa chute leur a ouvert l’État, et l’ordre fragmenté qui a suivi a permis à l’Iran d’étendre et d’enraciner sa puissance. La politique des quotas ethnoconfessionnels, les rivalités entre partis chiites et la croissance de groupes armés parallèlement à l’État permettaient à Téhéran de frapper à chaque porte séparément. La scission d’Asaïb Ahl al-Haq de l’Armée du Mahdi, puis celle de Noujaba d’Asaïb, sont des exemples bien connus d’acquisition d’influence par la division. Les FMP, créées après l’effondrement de l’État face à Daech en 2014, ont pérennisé cette structure de pouvoir parallèle.
Pendant des années, la présence militaire américaine a constitué la justification la plus solide de cet ordre fragmenté, permettant aux groupes armés de présenter leur existence hors de l’État comme une résistance à l’occupation. Le retrait fait disparaître cet argument, et les propos d’al-Zaidi le visent directement. Les bases américaines étant vides, la responsabilité de chaque action des groupes armés incombe désormais à l’État irakien. Lorsque des drones lancés depuis l’Irak ont frappé l’oléoduc Est-Ouest d’Arabie saoudite en septembre, Bagdad a localisé le site de lancement dans le gouvernorat de Maysan et limogé le commandant local. Le retrait que Téhéran célèbre réduit ainsi le terrain discursif sur lequel repose son influence en Irak.
C’est pourquoi Téhéran ralentit discrètement l’intégration et tente de la façonner à son avantage. Le commandant de la force Al-Qods, Esmail Qaani, aurait demandé aux factions, lors d’une visite à Bagdad en août, de ne pas remettre leurs armes pour le moment. À Bagdad, la pression iranienne est largement citée parmi les raisons du report de l’échéance du désarmement du 30 septembre à juin 2027. La loi sur les FMP que le gouvernement a transmise au Parlement au terme du retrait se prête à deux lectures. Le gouvernement affirme qu’elle rattache les FMP au commandant en chef, tandis que ses détracteurs avertissent qu’elle enracinerait une institution parallèle calquée sur le CGRI.
Le noyau dur dirige désormais sa pression contre le gouvernement lui-même. Après l’entrée en vigueur, le 23 septembre, des sanctions secondaires américaines contre l’aviation iranienne, les aéroports de Bagdad, Nadjaf, Erbil et Souleimaniyeh ont interrompu les vols iraniens en quelques jours. Le responsable de la sécurité des Kataëb Hezbollah, Abou Moujahid al-Assaf, a réagi en fixant une échéance au 1er octobre, avertissant que, si les restrictions se poursuivaient, les points de passage des « pays participant au blocus » seraient fermés. Un gouvernement qui ne sert pas le peuple serait, a-t-il ajouté, renversé « par tous les moyens ». La cible du discours de résistance s’est ainsi déplacée des bases américaines vers les décisions du gouvernement irakien lui-même.
Les relations entre Bagdad et Téhéran sont également sous tension. Le 22 septembre, al-Zaidi a déclaré que, bien que l’Irak se considère comme le partenaire régional de l’Iran, Téhéran avait refusé le passage des pétroliers irakiens par Ormuz. L’objectif iranien serait, selon lui, de faire monter les prix du pétrole et de « créer une pression ». L’Irak a perdu environ 60 milliards de dollars de recettes pendant la guerre, et la plainte d’al-Zaidi indique que la confiance, principal capital de Téhéran en Irak, s’érode. Les différends ne se limitent pas à Ormuz. Lors de la visite d’al-Zaidi à Téhéran en juillet, l’Iran aurait réclamé le paiement intégral des 11 milliards de dollars de dette gazière et rejeté le compromis proposé par Bagdad. Les médias proches de la ligne dure à Téhéran accusent, de leur côté, le gouvernement d’al-Zaidi de chercher à s’attirer les faveurs de Washington.
La position de Téhéran revient donc à privilégier une centralisation sélective. Un Bagdad fort face aux communautés rivales mais faible face aux alliés de l’Iran lui convient. Un Bagdad doté d’une seule armée, d’un seul budget et d’un seul centre de décision sur la guerre et la paix ne lui convient pas. La même logique explique pourquoi les milieux proches de l’Iran cherchent constamment à détourner le débat sur le monopole des armes vers d’autres structures armées. Mais une centralisation appliquée sélectivement à l’encontre d’une communauté devient une nouvelle source de division et nourrit les conditions qui entretiennent l’influence iranienne. Une stabilité durable en Irak n’est possible qu’avec un État central détenant le monopole des armes et intégrant toutes les communautés.
La position de l’Iran en Irak dépendra de la détermination de Bagdad à pousser l’intégration. Le premier test interviendra à la fin de décembre, lorsque la période de 90 jours sans attaques expirera et que la remise des armes devra commencer. La forme définitive de la loi sur les FMP montrera si les FMP se rapprochent de l’État ou si l’État se rapproche des FMP. Téhéran peut célébrer le retrait comme une victoire, mais la puissance iranienne en Irak a toujours reposé sur la fragmentation du pays. À mesure que Bagdad se consolide, le retrait pourrait marquer le début de la perte, pour Téhéran, de son atout le plus important en Irak.
Cet article a été publié pour la première fois le 9 octobre 2026 dans Daily Sabah.