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L’opération américaine sur la côte iranienne et le sens du choix des cibles

Photo du rédacteur: Oral Toğa
Oral Toğa
16 juil.
9 min de lecture

Depuis le 7 juillet, les États-Unis poursuivent leurs frappes contre les côtes iraniennes. L’opération a commencé après que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) eut frappé, le 6 juillet, des pétroliers battant pavillon qatari et saoudien dans le détroit d’Ormuz, et s’est étendue en quelques jours à plus de trois cents cibles. Le fragile cessez-le-feu instauré par l’accord d’Islamabad signé à la mi-juin a été de fait rompu sur le terrain avant même un mois. Mais le sens de cette opération doit être cherché moins dans le nombre de cibles frappées que dans leur géographie et leur fonction. Car l’ensemble des cibles que choisit une armée, ainsi que son activité sur le terrain, renseignent souvent mieux sur ses intentions que les déclarations politiques. Le tableau qui apparaît aujourd’hui sur les côtes iraniennes ne relève pas d’une riposte limitée, mais du passage à une nouvelle phase susceptible d’être bien plus vaste. La vraie question n’est donc pas de savoir combien de cibles ont été frappées, mais ce que signifie ce choix de cibles.


Que signifient les choix de cibles américains ?


Le centre de gravité des frappes se concentre sur l’étroite bande côtière qui entoure le détroit d’Ormuz. Outre Bandar Abbas, Jask, Konarak, Chabahar et Bouchehr, des points portuaires tels que Sirik, Kangan, Assaluyeh et Mahchahr, ainsi que les îles de Qeshm, Abou Moussa et Kish, figurent parmi les lieux frappés. Le Commandement central américain décrit ces cibles comme des radars côtiers, des systèmes de surveillance du littoral, des missiles antinavires, des capacités de mouillage de mines, des drones et les flottilles de vedettes rapides des Gardiens de la révolution. Tous ces éléments font partie du dispositif qui permet à l’Iran de fermer le détroit d’Ormuz et d’interrompre le trafic maritime dans le Golfe.


Ce choix de cibles indique non une punition, mais une opération systématique visant à briser le déni d’accès. Les éléments frappés constituent les différents maillons de la chaîne d’engagement allant jusqu’à la détection et à la frappe d’un navire par l’Iran. Les radars côtiers et les systèmes de surveillance assurent la détection, les réseaux de commandement et de contrôle la transmission des cibles, et les missiles antinavires, les vedettes rapides et les mines l’engagement effectif. Les États-Unis compriment simultanément tous les maillons de cette chaîne. Dans cette vague, des drones navals de surface à usage unique ont d’ailleurs été employés pour la première fois : il a été annoncé que trois drones de surface avaient frappé l’installation d’entretien des sous-marins et des navires de la base navale de Bandar Abbas, et plus de soixante vedettes rapides du CGRI ont été détruites autour du détroit. La justification par la liberté de navigation est réelle mais incomplète. Car cet ensemble de cibles remplit une double fonction. L’opération affaiblit d’une part la capacité de frappe iranienne et, d’autre part, la défense aérienne méridionale qui protège cette capacité. Elle facilite ainsi l’accès des avions aux régions intérieures. Une zone où la défense aérienne et la défense côtière antinavire ont été neutralisées peut offrir un environnement favorable à des offensives aériennes plus vastes ultérieures. Cela ne signifie pas pour autant qu’une telle offensive aura nécessairement lieu ; cela indique seulement que l’un des obstacles majeurs qui s’y opposaient a disparu.


Ce qui donne à penser que l’opération dépasse une riposte limitée, ce sont les cibles situées au-delà du littoral. Pour la première fois depuis avril, des ponts et des voies ferrées hors de la ligne côtière ont été frappés. Le ciblage du pont ferroviaire d’Aqqala, dans la province du Golestan, et la fermeture de la voie ferrée de Torbat, au Khorasan Razavi, ont de fait coupé la liaison Téhéran-Machhad. Ces cibles n’ont aucun lien avec le trafic maritime à Ormuz. Ces ponts concernent les lignes d’approvisionnement intérieures de l’Iran, sa capacité de redéploiement des forces et, en période de blocus naval, le corridor ferroviaire septentrional qui mène à l’Asie centrale et à la Russie. Ces frappes dépassent donc une tactique limitée au détroit d’Ormuz et signalent un effort de façonnage du théâtre. Une puissance qui nettoie le littoral tout en coupant les lignes intérieures manifeste une logique d’encerclement et non de punition.


L’aspect le plus frappant de la carte des cibles reste toutefois les installations qui n’ont pas encore été touchées. L’imagerie satellitaire montre des réparations de toiture à l’installation de Taleghan-2, à Parchin, et une intense activité de véhicules au complexe de tunnels souterrains proche de Natanz. Taleghan-2 est une installation associée depuis longtemps par les analystes occidentaux à des recherches sur l’arme nucléaire. Les travaux de réparation qui s’y déroulent donnent à penser que la partie la plus sensible du programme poursuit ses activités. En revanche, les installations d’enrichissement de Natanz, Fordo et Ispahan n’ont pas été visées dans cette vague. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) n’ayant pas accès aux sites, l’état réel de ces installations demeure en grande partie incertain. Ce choix peut s’interpréter de deux façons. La première est une approche mesurée de Washington, visant à laisser entrouverte la porte de la négociation. De fait, le président Donald Trump affirme ces jours-ci qu’un accord reste possible. La seconde, plus inquiétante, est que ce choix s’inscrive dans un séquencement destiné à produire un résultat. Neutraliser la défense aérienne et la capacité d’interdiction navale avant de frapper des cibles souterraines durcies relève de la planification opérationnelle classique. Le fait que Trump désigne ce même complexe souterrain, le mont Kolang Gaz La, situé à environ un mille de Natanz, comme l’une des cibles probables d’une opération de plus grande ampleur renforce la seconde lecture. Une déclaration de menace ne saurait pourtant à elle seule valoir preuve d’une préparation effective.


Par ailleurs, cette lecture en termes de préparation ne doit pas éclipser un objectif bien plus immédiat et concret de l’opération. Tout en nettoyant les cibles côtières, les États-Unis installent simultanément leur propre régime de contrôle sur le détroit. L’escorte des navires, le blocus naval remis en vigueur le 14 juillet et la redevance de passage de vingt pour cent proposée par Trump pour les cargaisons transitant par Ormuz en sont les instruments. L’accord d’Islamabad lui-même s’est d’ailleurs enlisé sur l’ambiguïté quant à savoir qui administrerait le détroit. La véritable question n’est donc pas de savoir si Ormuz est ouvert ou fermé. L’essence de la rivalité est de savoir qui fixera les règles de passage, autrement dit si la souveraineté sur le détroit restera à l’Iran ou passera aux États-Unis. Viser les instruments de contrôle iraniens sur la côte est précisément la condition préalable à ce transfert de souveraineté.


Dans ce cadre, les cibles frappées servent trois fonctions imbriquées. L’opération répond d’une part aux attaques contre les pétroliers et accroît d’autre part, de fait, le contrôle sur le détroit d’Ormuz. Ces deux fonctions sont étayées par les données de terrain. La troisième et la plus discutée est qu’elle ouvre la voie à une éventuelle attaque contre les éléments restants du programme nucléaire et contre les infrastructures électriques, autrement dit qu’elle rend cette option militairement possible. Washington conserve simultanément l’option de maintenir l’opération à son niveau actuel et celle de la transformer en une attaque plus vaste. La phase côtière constitue le socle commun des deux options. C’est pourquoi l’apparence limitée d’aujourd’hui ne détermine pas à elle seule la décision de demain.


La distinction entre une frappe décisive et une opération coercitive visant à contrôler le détroit sera révélée par les signes du terrain. Une pression ininterrompue sur la défense aérienne côtière, l’acheminement de bombardiers à long rayon d’action et de moyens de ravitaillement en vol dans la région, ainsi que l’intensification des vols de reconnaissance et d’alerte avancée sont les indicateurs classiques d’une opération d’ampleur imminente. À l’inverse, des frappes maintenues au seul niveau nécessaire pour sécuriser le trafic maritime indiqueraient une volonté de contenir l’escalade au registre du contrôle et de la coercition. Le tableau actuel réunit ces deux tendances à la fois. D’un côté, le ciblage des ponts et des lignes intérieures évoque la logique d’une opération plus vaste visant à façonner le théâtre ; de l’autre, le fait que les installations nucléaires et les infrastructures critiques ne soient pas visées montre que Washington n’a pas encore franchi le seuil. Les cibles qui seront ajoutées à la liste dans les prochains jours — et en particulier la question de savoir si la pression sur la défense aérienne s’étendra du littoral vers les lignes intérieures protégeant les installations nucléaires et les infrastructures critiques — révéleront la direction réelle de l’opération bien plus nettement que les déclarations politiques du jour.


Un autre point notable est que l’opération est menée exclusivement sous commandement américain. Tandis que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou laisse entrevoir une troisième frappe israélienne, Washington ne souhaite pas voir Israël engagé dans cette vague. Cette attitude est en soi un message. Les États-Unis entendent garder en main le tempo de l’escalade et ne pas laisser à Tel-Aviv le contrôle de la carte nucléaire. Ainsi, l’option de la négociation est préservée et le calendrier d’une éventuelle frappe dépend de Washington et non d’Israël. Cette distinction donne à penser que les frappes ne sont pas un simple défoulement, mais un instrument de pression maîtrisé.


Que signifient les choix de cibles iraniens ?


L’analyse s’est jusqu’ici concentrée sur les cibles américaines. Or la même méthode vaut pour les frappes iraniennes. Leur sens stratégique se lit lui aussi dans le choix des cibles. L’Iran sait qu’il ne peut affronter directement la puissance aérienne américaine. Il vise donc non les avions eux-mêmes, mais l’infrastructure logistique et de soutien qui les maintient en vol. Les attaques menées dans le Golfe le montrent clairement. Ont été visés des dépôts de carburant et des installations de munitions sur des bases au Koweït et en Jordanie, des points de ravitaillement à Bahreïn, des centres de maintenance aéronautique et de commandement au Qatar, ainsi que des infrastructures radar et d’approvisionnement à Oman. Toutes ces cibles relèvent des capacités logistiques, d’approvisionnement et d’alerte avancée qui rendent possibles les opérations aériennes américaines. En érodant ces éléments, l’Iran cherche à limiter tant la capacité des États-Unis à projeter une puissance aérienne sur l’Iran que leur capacité à défendre le Golfe. En bref, tandis que les États-Unis cherchent à accroître l’accès aux régions intérieures en neutralisant la défense côtière iranienne, l’Iran cherche à rendre coûteuse la durabilité de cet accès en visant le réseau logistique et de soutien américain. Même si les affirmations relatives aux dégâts sur les bases frappées ne peuvent le plus souvent être vérifiées par des sources indépendantes, la nature du choix des cibles révèle cet objectif stratégique.


Les répercussions des cibles frappées à Téhéran alimentent directement la rivalité politique intérieure autour de l’Accord. Pour le Front Paydari et l’entourage de Saeed Jalili, ces frappes renforcent la thèse selon laquelle l’accord était dès l’origine une capitulation. Selon ces milieux, les États-Unis n’ont jamais eu l’intention de l’appliquer. Dans cette logique, la fermeture du détroit d’Ormuz et la reconstruction du programme nucléaire sont présentées comme une réponse légitime. L’annonce par la marine des Gardiens de la révolution de la fermeture unilatérale du détroit renforce l’effort de l’aile dure pour créer un fait accompli sur le terrain. À l’inverse, la ligne pragmatique que représentent le président Massoud Pezeshkian, le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi soutient que le scénario contre lequel elle mettait en garde s’est précisément réalisé. Les avertissements de la Banque centrale sur de possibles pénuries sérieuses de nourriture et de médicaments fin août poussent cette aile à défendre l’accord. Or chaque nouvelle vague de frappes restreint un peu plus la marge des pragmatiques tout en renforçant le discours des tenants de la fermeté. L’ambiguïté délibérée du Guide de la révolution Modjtaba Khamenei maintient quant à elle en suspens l’équilibre entre politique de guerre et diplomatie. Les choix de cibles américains deviennent ainsi l’un des éléments qui façonnent la lutte de pouvoir à l’intérieur de l’Iran.


En définitive, les cibles frappées sur la côte iranienne n’ont été ni choisies au hasard ni limitées à une riposte. Les données disponibles indiquent le plus clairement une opération coercitive visant à s’emparer du contrôle d’Ormuz. Le même ensemble de cibles ouvre également la voie à une éventuelle attaque contre des installations nucléaires durcies et des infrastructures critiques. Il n’existe cependant pas encore de données permettant de distinguer nettement ces deux objectifs. Car les mesures prises pour contrôler le détroit et les préparatifs ouvrant la voie à une attaque d’ampleur contre les installations nucléaires se recoupent largement. La carte actuelle des cibles ne prouve donc pas que la phase suivante s’engagera ; elle rend seulement cette option militairement possible.


Les indices les plus solides d’une éventuelle attaque doivent être cherchés moins dans les cibles elles-mêmes que dans des déclarations politiques spécifiques, telle la menace de Trump visant le mont Kolang Gaz La, et dans les efforts iraniens de reconstruction des installations nucléaires. Au demeurant, franchir ce pas relève en dernière instance d’une décision politique et non militaire, et Washington maintient délibérément cette option ouverte. Les États-Unis escaladent verticalement, en augmentant le nombre de cibles, l’étendue géographique et la diversité des plateformes employées. L’Iran, lui, suit une stratégie d’escalade horizontale en étendant le conflit aux pays hôtes du Golfe et aux navires commerciaux. Cette asymétrie ne signifie pas que le camp frappant le plus de cibles l’emportera nécessairement. Du côté iranien, chaque nouvelle vague de frappes renforce la main des partisans de la fermeté et rétrécit la marge de l’aile pragmatique. Le processus se rapproche ainsi précisément de la spirale de conflit que l’accord d’Islamabad devait prévenir. De fait, le trafic de pétroliers par le détroit d’Ormuz est tombé à la mi-juillet à son plus bas niveau depuis deux mois. À cet égard, la carte actuelle des cibles constitue à la fois un inventaire des options militaires dont dispose Washington et un avertissement stratégique silencieux adressé à Téhéran.

Cet article a été publié pour la première fois le 16 juillet 2026 par l’IRAM.

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