Comment la guerre États-Unis/Israël-Iran est-elle devenue une guerre américano-iranienne ?


De l’assassinat de Qassem Soleimani en janvier 2020 à la guerre commencée en février 2026, les États-Unis et Israël ont agi de manière coordonnée sur presque toutes les questions concernant l’Iran. De fait, la guerre iranienne actuelle apparaît liée aux perceptions de menace d’Israël plutôt qu’aux intérêts américains, et menée pour la sécurité de Tel-Aviv. Au bout des six mois écoulés depuis son déclenchement, le conflit a toutefois commencé à être de plus en plus qualifié de « guerre américano-iranienne », Israël passant à l’arrière-plan. La question décisive est ici de savoir si la mise à l’écart d’Israël relève d’un choix stratégique ou d’une situation imposée par les États-Unis. La réponse se situe pourtant en dehors de ces deux options : dans le changement d’instruments opéré par Washington.
Dès son commencement, la guerre iranienne a été conduite autour des préoccupations sécuritaires fondamentales d’Israël, en visant le programme nucléaire iranien, la capacité balistique et le réseau de supplétifs. La chute du régime de la République islamique a été fixée comme objectif stratégique fondamental, et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a présenté les frappes, dans la continuité du fondement de légitimité utilisé par Israël lors de nombre de ses attaques antérieures, comme une opération préventive contre la menace que ces trois volets constituent ensemble.
Washington, quant à lui, a d’emblée envoyé des messages contradictoires sur le motif du déclenchement de la guerre, mettant tantôt en avant le changement de régime, tantôt les activités nucléaires iraniennes. Lorsque la guerre s’est prolongée sans que les objectifs annoncés soient atteints, l’objectif de rouvrir le détroit d’Ormuz, fermé par l’Iran dans les premiers jours du conflit, a été placé au centre. Ce changement d’objectif tient à la compréhension que le régime iranien ne serait pas renversé par des frappes aériennes et que la population ne se soulèverait pas. En conséquence, briser la volonté de la population et rendre l’État ingouvernable ont été adoptés comme la voie menant à l’objectif stratégique fondamental. En opposant à l’asymétrie établie par l’Iran une autre asymétrie, on a choisi d’aggraver les conditions de vie jusqu’à affecter le quotidien dans le pays et d’étaler le processus dans le temps. Le résultat recherché est de transformer l’Iran en un pays produisant en permanence de l’instabilité.
Les instruments de cette nouvelle étape se trouvant entre les mains des États-Unis plutôt que d’Israël, la conduite du processus est également passée directement à Washington. Le gouvernement Netanyahou, entré en atmosphère électorale, a pendant ce temps accru ses agressions à Gaza, au Liban et en Cisjordanie tout en se tournant aussi vers la Syrie. Netanyahou espère remporter les élections en faisant de ces questions de politique étrangère et de sécurité un matériau de politique intérieure.
Du côté américain, l’administration Trump, qui a commencé à utiliser le temps comme instrument asymétrique, a adopté une posture ne laissant pas l’initiative à l’Iran et a maintenu mesurée sa réponse à chaque manœuvre iranienne. Au sixième mois de la guerre, Trump a déclaré qu’il n’était pas pressé de rencontrer l’Iran et ne s’imposait aucun calendrier. Dans la même déclaration, il était affirmé que Téhéran ne pouvait plus payer les soldes de ses militaires et que ses capacités s’étaient largement réduites. La distance que Washington maintient vis-à-vis de la négociation, malgré l’accord d’Islamabad signé le 17 juin, tient donc à la conviction que la pression fonctionne.
La nouvelle campagne de pression économique lancée par le département américain du Trésor le 24 août 2026 sous le nom d’« opération Exclusion économique » procède de la même logique. Constatant que les bombardements n’avaient pas brisé à court terme la résistance iranienne, Washington s’est tourné vers la pression économique et l’encerclement régional, et le cessez-le-feu est devenu une manœuvre tactique plutôt qu’une solution. La guerre a ainsi évolué d’un affrontement militaire direct vers une course contre le temps où est éprouvée la capacité d’endurance des parties.
La mise à l’écart d’Israël tient également à cette course contre le temps. Israël, qui a joué dès le début de la guerre un rôle actif pour établir la supériorité aérienne sur l’Iran, viser par des assassinats des personnalités iraniennes de premier plan et fournir du renseignement en général, ne dispose pas des instruments que les États-Unis privilégient désormais contre l’Iran, tels que la pression économique, le blocus naval et les mécanismes de sanctions. Pour l’administration Trump, Israël conserve donc structurellement sa qualité d’allié, mais a perdu, dans la conjoncture actuelle, celle de partenaire indispensable à la conduite quotidienne de la guerre.
Derrière l’orientation de l’administration Trump vers d’autres instruments se trouvent l’éloignement des objectifs initiaux de la guerre et la concentration américaine sur Ormuz. La question débattue est de savoir qui fixera les règles de passage dans le détroit, par quelle route s’effectuera le passage et à qui sera versée la redevance. Ce dossier relève directement de la puissance navale américaine, des marchés de l’assurance et du fret et des prix mondiaux de l’énergie. Par ailleurs, l’exploitation effective du détroit exige la protection des convois, le déminage et la sécurisation des routes, choses qu’aucune opération aérienne ne peut assurer. Israël, lui, n’a ni commerce transitant par le détroit, ni énergie qui en provienne, ni marine déployée dans la région. Israël a donc cessé d’être partie prenante non seulement dans la conduite de la guerre, mais aussi dans le nouvel objet de celle-ci.
Que veut Israël ?
Israël ne s’inquiète pas, depuis des semaines, de ne plus être l’acteur principal de la guerre iranienne. La déclaration faite le 21 juillet 2026 lors d’une conférence par le ministre des Finances Bezalel Smotrich est significative à cet égard. Selon lui, la situation actuelle, où le conflit demeure limité, est la meilleure pour Israël, et Israël ne souhaite pas être impliqué dans le processus. Car le prix en est désormais payé directement par Washington.
Cette transformation est devenue manifeste sur trois points distincts. Le premier est l’attitude de Washington. En mai 2026, la presse a rapporté que les États-Unis avaient de fait écarté Israël des négociations, et début juin, sur instruction de Trump, Israël a suspendu ses frappes contre l’Iran pour ne maintenir qu’une activité sur le front libanais. Le deuxième est le cadre juridique de l’accord d’Islamabad. L’absence de signature israélienne dans le texte paraphé le 17 juin est un autre facteur éloignant Israël du statut de partie. Bien que le premier article de l’accord prévoie la fin des opérations sur tous les fronts, cette disposition n’engage pas Israël. Le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir a d’ailleurs déclaré que le texte ne les liait en aucune manière. Le troisième est le choix des cibles par Téhéran. Après l’effondrement du cessez-le-feu, la Jordanie, le Koweït et Bahreïn ont été frappés, mais pas Israël. La mise à l’écart d’Israël a ainsi cessé d’être un résultat pour devenir un ordre que les trois parties reconnaissent de fait.
Reste à savoir si Israël peut rompre cet ordre, et la question demeure incertaine. Ses ressources militaires ne s’y prêtent pas. Il a été rapporté que, dans les premières semaines de la guerre, les stocks de défense aérienne s’étaient rapidement épuisés et que l’essentiel des missiles Arrow avait été consommé dès le premier mois. En outre, pour un Israël qui maintient sa présence sur les fronts libanais et gazaoui, porter le conflit sur un troisième front n’est pas fonctionnel. Le calendrier politique va dans le même sens. À l’approche des élections du 27 octobre, 61 pour cent de l’opinion s’oppose à une nouvelle candidature de Netanyahou.
Malgré tout cela, la divergence entre Israël et les États-Unis ne doit pas se lire comme une rupture. Si Israël ne prend pas une part active à la guerre, l’alliance entre les deux pays se poursuit. Mais tandis que Washington voit l’Iran comme un problème gérable, Israël attend la clôture définitive du dossier. Un Iran où persiste une instabilité chronique, où les mécanismes de contrôle sont interrompus et dont le programme balistique reste hors négociation constitue, pour Israël, une menace différée et non supprimée. Le sort de l’uranium hautement enrichi, dont la quantité était confirmée à environ 440 kilogrammes avant les frappes de juin 2025, demeure d’ailleurs inconnu. En somme, le niveau de risque perçu par les deux capitales n’est pas le même. La possibilité qu’un pouvoir acculé s’oriente vers le seuil nucléaire dès que la pression se relâche en est la traduction la plus concrète. La déclaration du ministre israélien de l’Énergie Eli Cohen, selon laquelle Israël frapperait l’Iran même en cas d’accord avec les États-Unis, en est également une expression claire.
Pour revenir à la question initiale : la transformation de la guerre en guerre américano-iranienne n’est le résultat ni d’une simple contrainte ni d’un choix délibéré. Avec le glissement de la stratégie américaine des instruments militaires vers la pression économique, l’influence d’Israël sur le cours de la guerre a diminué. En 1991, Israël avait choisi de rester à l’écart de la guerre et en avait recueilli les fruits. Aujourd’hui, même s’il souhaite redevenir l’une des parties principales du conflit, les conditions ne le permettent pas. Israël ne pourra redevenir l’une des parties principales de la guerre que si le conflit revient à une phase cinétique.
À ce stade, la question fondamentale pour Tel-Aviv est moins la réouverture du dossier iranien que le moment où Washington voudra le refermer. Que le programme balistique iranien figure ou non dans un accord durable appelé à remplacer l’accord d’Islamabad est d’importance secondaire. Car tant que Washington peut exploiter à son avantage l’incertitude actuelle, il n’a pas besoin d’un accord nouveau et global.
Cet article a été publié pour la première fois le 9 septembre 2026 par l’IRAM.




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