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Que signifie pour l’Iran la nomination de Roman Gofman à la tête du Mossad ?

Photo du rédacteur: Oral Toğa
Oral Toğa
22 avr.
9 min de lecture

Le 12 avril 2026, le cabinet du Premier ministre israélien a annoncé que la nomination du général de division Roman Gofman à la direction du Mossad avait été approuvée. L’approbation a été donnée par le Comité consultatif pour les nominations de haut niveau par trois voix contre une, au terme d’un examen de quatre mois entamé en décembre 2025. Gofman succédera le 2 juin 2026 à David Barnea, qui achève un mandat de cinq ans.


La décision met simultanément en jeu trois éléments fondamentaux. D’abord, il est frappant que le candidat vienne de l’extérieur de l’organisation. Ensuite, il importe que l’approbation ait été donnée en même temps que la clôture des négociations menées à Islamabad du 10 au 12 avril 2026. Enfin, le fait que Gofman ait figuré parmi ceux qui soutenaient, lors des réunions de planification d’avant-guerre, que le régime iranien pouvait se déliter sous la pression militaire indique l’arrière-plan stratégique de ce choix.


Comment Gofman est-il devenu secrétaire militaire ?


Gofman est né en 1976 à Mozyr, en Biélorussie, a émigré en Israël avec sa famille en 1990 et s’est installé à Ashdod. Il a commencé son service militaire en 1995 dans la 188e brigade blindée du corps blindé de Tsahal, puis a commandé successivement le 75e bataillon, la brigade régionale d’Etzion, la 7e brigade blindée, la 210e division Bashan et le centre d’entraînement des forces terrestres de Tze’elim. Le matin du 7 octobre 2023, alors qu’il commandait le centre d’entraînement des forces terrestres, il a été grièvement blessé lors d’un accrochage à courte distance avec des assaillants du Hamas au carrefour de Sha’ar HaNegev. Il a été l’officier de Tsahal du rang le plus élevé blessé ce jour-là. En mai 2024, promu général de division, il a été nommé secrétaire militaire de Netanyahou, fonction dans laquelle il a pris une part directe aux processus de décision sur les fronts de Gaza, du Liban, de la Syrie et de l’Iran. Sa maîtrise du russe comme langue maternelle en a fait un interlocuteur recherché et central dans les relations de Netanyahou avec Moscou.


En quoi cette nomination rompt-elle avec la tradition du Mossad ?


Sur les huit derniers directeurs du Mossad en poste depuis 1982, six ont été promus de l’intérieur, et tous les directeurs nommés au cours des quinze dernières années venaient du Mossad. Gofman est le troisième nom à rompre avec cette tradition. Les précédents sont rares et leurs bilans opposés. Meir Dagan (2002-2011) est cité comme l’un des exemples de venu de l’extérieur ayant obtenu de bons résultats. Danny Yatom, en revanche, a dû démissionner en deux ans et demi après un assassinat manqué. Cette fois, l’écartement des deux candidats internes en vue a renforcé l’attente que l’un et l’autre démissionnent une fois le nouveau directeur en fonction.


Une autre dimension de cette rupture tient au profil professionnel. Il est rapporté que Gofman ne parle aucune langue en dehors du russe et de l’hébreu et qu’il travaillera avec un interprète lors de ses entretiens avec ses homologues américains et occidentaux. Zini, nommé à la tête du Shin Bet, présenterait une limite linguistique semblable. La ligne selon laquelle la génération précédente de chefs du Mossad entretenait un contact direct avec Washington change radicalement avec ces deux nominations. L’ancienneté de Gofman au grade de général de division n’est que de deux ans, et il n’a jamais servi, au cours de sa carrière, dans le recueil du renseignement, les opérations spéciales ou la liaison entre services, domaines qui constituent l’ossature du Mossad. Comparé aux hauts responsables internes, son adaptation au poste prendra environ deux ans. Le tableau apparu après le 7 octobre 2023 donne à penser que Netanyahou recherche une restructuration plus vaste de l’organisation plutôt qu’un renouvellement limité.


Le dossier Elmakayes


La nomination a été adoptée par le Comité consultatif pour les nominations de haut niveau par trois voix contre une. Le président du comité, l’ancien président de la Cour suprême Asher Grunis, a écrit dans une opinion dissidente distincte que Gofman n’était pas apte à diriger le Mossad. Au cœur de cette dissidence se trouve un dossier opérationnel de 2022. À cette date, Gofman commandait la 210e division Bashan, déployée sur le plateau du Golan. Des officiers du renseignement militaire placés sous ses ordres ont transmis des informations classifiées à Ori Elmakayes, âgé de 17 ans. Elmakayes a publié ces informations en arabe via les canaux Telegram qu’il animait, l’objectif de l’opération étant décrit comme la conduite d’une campagne d’influence visant l’Iran, le Hezbollah et le Hamas. Le dispositif a été mis en œuvre sans l’autorisation de la hiérarchie militaire. Elmakayes a été arrêté par le Shin Bet pour soupçon d’espionnage, détenu deux mois à l’isolement, et après 18 mois de détention la procédure engagée contre lui a été abandonnée.


Lors de l’enquête militaire, Gofman a déclaré que le jeune homme avait participé à l’opération et qu’il en ignorait l’âge. Grunis n’a pas jugé cette défense crédible et a relevé que, même à la supposer exacte, l’épisode révélait une grave défaillance dans la responsabilité de commandement. Le fait que deux des trois membres favorables à la nomination n’aient pas eu accès aux documents classifiés du dossier, et que l’intégralité de l’opinion dissidente de Grunis n’ait pu être rendue publique pour des raisons de sécurité, a ouvert au débat le processus décisionnel lui-même. Après l’officialisation de la nomination, Elmakayes et Telem – Mouvement pour l’intégrité au gouvernement ont saisi la Cour suprême pour en demander l’annulation. Une audience a été fixée au 5 mai 2026.


Deux allégations supplémentaires parues dans la presse en décembre 2025 donnent à penser que la nomination n’a pas été pesée à l’aune des seuls critères professionnels. La première est l’information selon laquelle Sara Netanyahou aurait mené un entretien supplémentaire avec Gofman pendant le processus de sélection à la tête du Mossad. La seconde est la déclaration d’Eli Feldstein, lors de son interrogatoire par le Shin Bet, selon laquelle il aurait transmis des documents militaires classifiés à Netanyahou et à Gofman. Considérés ensemble, ces deux épisodes montrent que la confiance politique a été aussi déterminante que la compétence professionnelle. La déclaration de Feldstein s’inscrit dans l’enquête sur la « fuite de Bild » et contredit directement la déclaration publique de Netanyahou de novembre 2025, dans laquelle il affirmait ne pas avoir eu connaissance du document avant sa publication dans les médias. En février 2026, Gofman a été entendu par Lahav 433 dans le cadre d’allégations concernant le secrétaire général du cabinet du Premier ministre, Tzachi Braverman ; sans être formellement suspect, il est l’un des points de contact du dossier.


Que signale le calendrier de la nomination ?


L’élément déterminant du poids stratégique de cette nomination est son calendrier. L’approbation est intervenue les jours mêmes de la clôture des négociations américano-iraniennes tenues à Islamabad du 10 au 12 avril 2026. L’entrée en fonction de Gofman le 2 juin 2026 se situe au milieu de la période d’installation de l’ordre de cessez-le-feu établi après la guerre Iran–États-Unis/Israël commencée le 28 février 2026. À un seuil où le dossier iranien commence à glisser vers la voie diplomatique, Netanyahou a choisi de placer à la tête de l’organisation l’homme le plus enclin à l’usage de la force. Ce choix indique que, que le cessez-le-feu dure ou non, la période d’après-guerre sera à moyen terme gérée non seulement à la table des négociations, mais par des opérations menées dans l’ombre de cette table.


La deuxième variable importante est la concentration du mécanisme décisionnel entre les mêmes mains. À partir du 2 juin 2026, le Mossad comme le Shin Bet seront dirigés par deux hommes venus de l’extérieur de leur institution et relevant directement de Netanyahou. La nomination du général de division (rés.) David Zini à la tête du Shin Bet et celle de Gofman au Mossad constituent le reflet d’une même ligne politique dans deux institutions distinctes. Le troisième pilier de ce schéma est la police israélienne. Le directeur général de la police, Danny Levy, nommé en août 2024 par le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir, est connu pour sa répression des manifestations antigouvernementales de 2023. Durant son mandat, il a interdit des manifestations favorables au cessez-le-feu, et la promotion de l’enquêteur ayant témoigné au procès pour corruption de Netanyahou a été bloquée des mois durant par le ministre. Rattacher le Mossad et le Shin Bet au cabinet du Premier ministre et la police à l’aile dure de la coalition indique que les institutions de sécurité sont réalignées simultanément sur la base de la loyauté politique.


La décision collective en matière de renseignement, affaiblie après le 7 octobre 2023, cède la place au contrôle direct du cabinet du Premier ministre. Un tel relâchement du seuil de contrôle institutionnel signifie que les décisions opérationnelles sur le dossier iranien seront conduites davantage en fonction des préférences du cabinet du Premier ministre. Le quatrième front qui complète le tableau est la justice. Le ministre de la Justice Yariv Levin ne reconnaît pas la nomination, en janvier 2025, du président de la Cour suprême Yitzhak Amit. Affirmant qu’Amit n’est pas en fonction au motif que Netanyahou n’a pas signé l’approbation, il refuse toute coopération. La question ne se limite pas à la procédure. Les membres de la commission d’État chargée d’enquêter sur l’échec du 7 octobre 2023 sont, dans l’ordre normal, nommés par le président de la Cour suprême. Ne pas reconnaître Amit signifie que cette commission ne peut être constituée. Le gouvernement a en revanche fait avancer un projet de loi prévoyant que les membres soient choisis par une majorité de la Knesset. Rattacher le Mossad et le Shin Bet au cabinet du Premier ministre, placer la police à l’aile dure de la coalition, ne pas reconnaître le président de la Cour suprême et empêcher la commission d’enquête sur le 7 octobre sont les manifestations d’une même stratégie sur quatre fronts.


Continuité de la politique iranienne du Mossad


L’une des dimensions les plus frappantes de la nomination est que la lecture stratégique de l’Iran demeure inchangée. Selon une information de CNN fondée sur trois sources israéliennes, Gofman soutenait lors des réunions de planification d’avant-guerre que le régime iranien pouvait se déliter rapidement sous la pression militaire. La même appréciation dominait au sein du Mossad dirigé par Barnea. Selon les informations parues dans la presse, le plan présenté par Barnea à Netanyahou et à Donald Trump comportait une construction en trois étapes. La première consistait en des assassinats de hauts responsables iraniens. Dans la deuxième, les opérations de renseignement devaient activer l’opposition intérieure. Dans la troisième, l’accumulation de protestations et de soulèvements devait préparer le terrain à l’effondrement du régime. Tsahal ne partageait pas cette ligne et mettait en avant l’objectif d’affaiblir le régime et de mûrir les conditions d’un mouvement populaire.


Dans son discours du 14 avril 2026 pour la mémoire de la Shoah, Barnea a laissé entendre que l’objectif de changement de régime n’était pas atteint et que la tâche était transmise à son successeur. Une lecture stratégique démentie par les faits ne s’est pas muée en autocritique institutionnelle ; elle a été reproduite comme une définition de mission léguée à la période suivante. Gofman entrera en fonction non pas en interrogeant cet héritage, mais en le poursuivant.


Quelle évolution attendre dans la période à venir ?


Les effets de la période Gofman sur le dossier iranien peuvent se suivre selon trois axes. Le premier est la possibilité que, si un cessez-le-feu s’établit entre l’Iran et les États-Unis ou si la guerre s’achève sans plonger le pays dans une paralysie totale, les lourds dommages subis par l’Iran « s’infectent » avec le temps et que, sur ce terrain, les activités de sabotage et d’assassinat augmentent à des fins d’ingénierie politique. Dans ce cadre, on peut s’attendre à ce que le Mossad privilégie des opérations plus fréquentes et de plus petite échelle visant les réseaux de commandement et de contrôle ainsi que les chaînes d’approvisionnement, plutôt que de grandes opérations spectaculaires.


Le deuxième axe est l’intensification des assassinats ciblés visant la structure du Hezbollah. L’expérience de la frontière nord acquise par Gofman à la tête de la division Bashan apparaît comme un élément susceptible de faciliter une augmentation des opérations sur cet axe.


Le troisième axe concerne les opérations sur l’axe Syrie-Irak contre les structures de milices chiites et les lignes logistiques et d’approvisionnement liées à l’Iran. La désagrégation notable de ce corridor dans la période post-Assad offre au Mossad la possibilité d’intervenir sur des réseaux en cours de reconstitution. Une augmentation des sabotages et des opérations ciblées sur cet axe est dès lors probable.


Considérés ensemble, ces trois axes indiquent que, sous Gofman, le dossier iranien tendra à progresser par des opérations fondées sur le renseignement plutôt que par des manœuvres militaires ouvertes.


La nomination de Gofman à la tête du Mossad constitue le choix de directeur le plus nettement éloigné de la tradition de l’organisation depuis 2011. Elle réunit le placement d’un commandant venu de l’extérieur à la tête de l’institution, le maintien au niveau institutionnel de l’attente d’un changement de régime et le passage du dossier iranien sous la gestion directe du cabinet du Premier ministre.


Pris séparément, ces trois éléments pourraient s’analyser comme une réorganisation habituelle de la politique de sécurité. Mais replacés ensemble dans le cadre de l’enquête sur la « fuite de Bild », du blocage de la commission d’enquête sur le 7 octobre et du refus de reconnaître le président de la Cour suprême israélienne, ce choix traduit la dimension sécuritaire de la stratégie de Netanyahou visant à restreindre le champ de sa responsabilité personnelle.


La période postérieure à juin 2026 apparaît comme le moment où ce modèle sera éprouvé, tant par ses résultats opérationnels que par les coûts qu’il engendrera en politique intérieure.

Cet article a été publié pour la première fois le 22 avril 2026 par l’IRAM.

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