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Comment et pourquoi les réformateurs ont-ils perdu espoir ?

  • Photo du rédacteur: Oral Toğa
    Oral Toğa
  • il y a 2 jours
  • 6 min de lecture

Les réformateurs abordent les élections législatives du 1er mars dans un climat de profonde désillusion et de vives querelles internes. Le Front des réformes a annoncé qu’il ne disposait de candidats dans de nombreuses provinces et qu’il ne soutiendrait aucune liste. En réponse, les réformateurs modérés ont adopté une position ferme, affirmant qu’il était nécessaire de participer aux élections et que les appels au boycott étaient nuisibles. Les organes de presse de l’aile modérée ont multiplié les critiques à l’encontre du Front des réformes et de ses membres. Le camp conservateur, profitant de cette fracture, a publié articles et interviews alimentant la polémique.


Depuis le début, la principale inquiétude des réformateurs était de subir à nouveau une ingénierie électorale et d’être écartés, comme ce fut le cas lors des élections précédentes. C’est exactement ce qui s’est produit. Or, la raison d’être même du Conseil des gardiens de la Constitution réside dans l’exercice d’une certaine forme de filtrage électoral. À chaque scrutin, le Conseil des gardiens prend des décisions conformément à une idéologie et une politique déterminées, sélectionnant les candidats selon ce principe. L’ingénierie électorale en Iran n’est donc pas un phénomène inédit. Si auparavant ce système éliminait des figures plus radicales et en rupture avec le régime, comme Mahmoud Ahmadinejad, ce sont désormais les réformateurs qui se trouvent dans le collimateur. Pleinement conscients de cette situation, les réformateurs tenaient depuis l’année précédente des réunions sur la stratégie à adopter. Certains déclaraient : « Si nous désignons des candidats fiables et irréprochables, nous pourrons surmonter les vetos du Conseil des gardiens », tandis que d’autres estimaient qu’il était impossible de contourner ces vetos en aucune circonstance.


Durant cette période, l’ancien président Hassan Rohani fut l’un de ceux qui tinrent les discours les plus mobilisateurs au sein du camp réformateur. En septembre 2023, lors d’une réunion rassemblant de nombreux représentants de l’aile réformatrice, il déclara : « Nous avons hérité de la construction partisane du chahid Behechti. Au début de la Révolution, il souligna l’importance de créer des partis et réussit à fonder le Parti de la République islamique, ce qui eut un impact considérable. Nous devons poursuivre cette voie. Après les élections de 2020 et 2021, on perçoit une atmosphère de désespoir et de désillusion. Il semble que beaucoup se soient retirés et aient sombré dans le découragement. Dans ces conditions, les partis ont un rôle encore plus important à jouer. » Toutefois, le rejet de la candidature de Rohani lui-même par le Conseil des gardiens marqua pour les réformateurs un point bas, démontrant que rien n’avait changé. Après le veto opposé aux candidatures de Rohani et de nombreuses autres figures réformatrices – tant pour le Majles que pour l’Assemblée des experts – la configuration devint claire, et les appels au boycott s’intensifièrent nettement.


Ali Motahhari, se démarquant du lot, obtint le soutien de quatre partis et constitua une liste baptisée « Voix de la nation » (Seda-ye Mellat). Les partis Kargozaran-e Sazendegi, Neda-ye Iranian, E’tedal va Tose’e et E’temad-e Melli apportèrent leur soutien à Motahhari dans cette liste. Celle-ci accueillit des représentants de divers milieux professionnels ainsi que de nombreux jeunes visages. Motahhari s’efforce d’adopter une posture « indépendante » et « non-affiliée », veillant scrupuleusement à ne pas franchir la ligne modérée. Lors de la présentation de la liste, il souligna que ces élections étaient d’une importance capitale et qu’elles constitueraient un message tant pour l’Iran que pour le monde entier. Motahhari ne manqua pas non plus d’envoyer un signal à l’establishment en déclarant que le voile n’était pas le problème prioritaire du pays. Il en parla en détail lors de la présentation de la liste.


Motahhari résuma ses idées dans les grandes lignes en ces termes : « La solution consiste à s’abstenir de slogans, à voter pour des candidats modérés et raisonnables et à créer progressivement au Majles un espace ouvert au changement et à la réforme. Si une minorité modérée se constitue au Majles, cela peut préparer le terrain à l’arrivée d’un gouvernement modéré et efficace. Le peuple ne demande pas un changement radical du système, mais seulement des réformes structurelles. » Ces mots tracent clairement la ligne de partage entre les réformateurs. Car pour le groupe formé autour du Front des réformes, les élections sont dépourvues de sens, tant elles se sont éloignées de la volonté populaire. Selon eux, cette structure, devenue un « jeu avec soi-même », ne leur accorde aucune place, et dès lors participer aux élections n’a aucun sens. Le Front des réformes s’était initialement engagé dans ce processus dans l’espoir d’un « retour ». Ainsi, au cours de la dernière semaine de mai 2023, un groupe de 15 personnes se réunit et désigna la direction de leur organisation faîtière – le Front des réformes – dans l’espoir de raviver l’espoir d’un tournant politique. La date de la réunion fut délibérément fixée au jour anniversaire de l’élection présidentielle de 1997, lorsque la figure emblématique des réformateurs, Mohammad Khatami, accéda au pouvoir. Pourtant, aujourd’hui, ils ont totalement perdu espoir. Les modérés qui s’opposent à cette position soutiennent que quitter le système n’est pas une solution. Ils croient qu’une présence au sein du système, même en minorité, serait un pas plus judicieux qu’un retrait. Au stade actuel, ce sont précisément des figures comme Motahhari qui représentent ce point de vue.


Comment en est-on arrivé là ?

Les réformateurs s’identifiaient jadis au « progressisme » dans le pays. Aujourd’hui, ils mènent littéralement un combat pour leur survie au sein du système. Cette situation, si l’on considère les plus de 25 années écoulées depuis la victoire de Khatami, en dit long sur le parcours du camp réformateur. Si l’on n’aborde le sujet que sous l’angle de la politique intérieure iranienne, l’analyse restera incomplète. Car lorsque Khatami arriva au pouvoir, le monde était encore unipolaire et les États-Unis n’avaient pas encore de présence à part entière en Afghanistan ou en Irak. Internet n’était pas encore entré dans chaque foyer, et les téléphones portables n’existaient que depuis quelques années. Aujourd’hui, chacun porte un ordinateur et Internet dans sa poche. La force transformatrice de l’information se fait sentir partout, et l’Iran ne fait pas exception. Aujourd’hui, nous voyons un Iran qui cherche sa place dans un ordre mondial multipolaire et s’efforce de renforcer sa position en tirant habilement parti de la conjoncture. L’establishment tente d’un côté de résister à l’influence de l’information sur les masses, et de l’autre de profiter du vent favorable des évolutions régionales et mondiales. Les deux sujets étant liés à la sécurité, l’Iran perçoit tant les événements mondiaux que les questions de politique intérieure exclusivement à travers le prisme sécuritaire. Au regard du « dilemme sécurité-liberté », des mots comme « réforme », « dialogue », « accord » et « changement » sont perçus comme autant de portes entrouvertes aux menaces.


Après le désespoir engendré par l’ère Ahmadinejad et les troubles sociaux qui suivirent sa réélection lors des élections de 2009, le gouvernement Rohani fut considéré par les réformateurs comme un « retour ». Les démarches diplomatiques entreprises avec de grands espoirs, la signature de l’Accord nucléaire et bien d’autres développements entretinrent cet optimisme. Le taux de participation de 73 % à l’élection présidentielle de 2017 en fut le reflet. Rohani, recueillant 57,14 % des voix (environ 24 millions), fut réélu président. Toutefois, après 2017, la situation se retourna pour l’Iran. La mort d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani porta un coup dévastateur aux réformateurs. Ce n’est pas un hasard si, tout au long du cycle électoral actuel, les journaux soulèvent fréquemment la question : « Que se serait-il passé si Rafsandjani était encore en vie ? » Mais dans une perspective plus large : le retrait de Donald Trump de l’Accord nucléaire, le retour des sanctions, les graves dommages économiques, la flambée des prix, les manifestations, l’assassinat de Qassem Soleimani, la pandémie de coronavirus – dans ces conditions, l’establishment prit les rênes en main et commença à évincer systématiquement les réformateurs.


À la suite des manœuvres politiques menées sous l’égide des Gardiens de la révolution, les élections de 2020 et 2021 firent l’objet d’une ingénierie électorale ne laissant aucune place au hasard. En 2020, le Majles, puis en 2021, la présidence furent, selon l’expression de la presse, transformés en structure « révolutionnaire ». Cependant, sur fond d’événements survenus depuis 2018 et ayant atteint leur paroxysme lors des manifestations liées à Mahsa Amini, l’intérêt de la population pour la politique s’est visiblement éteint. Autrement dit, la crise politique en Iran se situe à un niveau différent de la simple question de la présence des réformateurs sur la scène politique. Les vetos imposés ne font qu’approfondir cette fracture. La politique sécuritaire de l’establishment iranien et la situation économique font d’un côté de l’Iran un pays doté de drones, de missiles balistiques et d’un potentiel nucléaire, et de l’autre le rendent fragile de l’intérieur.


Cet article a été initialement publié le 29.02.2024 au Centre d’études iraniennes (İRAM).

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